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Full text of "Les Tragiques"

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D'AUBIGNÉ 



LES TRAGIQUES 



AGRIPPA D'AUBIGNÉ 



LES TRAGIQUES 

ÉDITION NOUVELLE 

Publiée d'après le manuicril conservé parnii les papiers 
de l'auteur 



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(b' 



AVEC DES ADDITIONS ET DES NOTES 
PAR 

CHARLES READ 



TOME SECOND 




PARIS 

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES 

E. FLAMMARION SUCCESSEUR 

Rue Racine, 26 (près de l'Odéon) 



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LES TRAGIQUES 



LES FEUX 



les Tragiques, — T. 11. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 witli funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcli ive.org/details/lestragiques02aubi 




LIVRE QUATRIÈME 



LES FEUX 



^vV^^^/^ oiCY marcher de rang par la porte sacrée 
?^" W'/'^« L'enseigne d'Israël dans le ciel arborée, 
^îT/^y vyK^ Les vainqueurs de Sion, qui, au prix de leur sang, 
W^^^^^^S P ortant l'escharpe blanche, ont pris le caillou blanc. 

Ouvre, Hierusalem, tes magnificques portes : 

Le Lion de Juda, suivi de ses cohortes, 

Veut régner, triompher et planter dedans toy 

L'estendart glorieux, l'auriflam de la foy. 

Valeureux chevaliers, non de la Table ronde, 

Mais qui estes, devant les fondements du monde, 

Au roolle des esleus, allez, suivez de rang 

Le fidelle, le vray, monté d'un cheval blanc. 



4 LESTRAGIdUES 

Le paradis est prest, les Anges sont vos guides, 

Les feux qui vous brusloient vous ont rendus candides. 

Tesmoins de l'Eternel, de gloire soiez ceints. 

Vestus du crespe noir (la justice des saincts) 

De ceux qui à Satan la bataille ont livrée, 

Robbe de nopce ou bien casaque de livrée. 

Condui mon œuvre, ô Dieu, à ton nom ; donne-moy 
Qu'entre tant de martyrs, champions de la foy, 
De chaque sexe, estât ou aage, à ton sainct temple 
Je puisse consacrer un tableau pour exemple. 

Dormant sur tel desseing en mon esprit ravi. 
J'eus un songe un matin, parmy lequel je vi 
Ma conscience en face, ou au moins son image, 
Qui au visage avoit les traicts de mon visage. 
Elle me prend la main, en disant : « Mais comment 
De tant de dons de Dieu ton foible entendement 
Veut-il faire le choix? Oses-tu bien eslire 
Quelques martyrs choisis, leur triomphe descrire, 
Et laisser à l'oubly, comme moins valeureux, 
Les vainqueurs de la mort, comme eux victorieux? 
J'ay peur que cette bande ainsy par toy choisie 
Serve au style du siècle et à sa poésie. 
Et que les rudes noms, d'un tel style ennemis, 
Aient entre les pareils la différence mis. » 

Je responds : « Tu sçais bien que mentir je ne t'ose, 
Miroûer de mon esprit; tu as touché la cause 
La première du choix, joinct que ma jeune ardeur 
A de ce haut dessein espoinçonné mon cœur, 



LES FEUX 5 

Pour au siècle donner les boutons de ces choses 

Et l'envoyer ailleurs en amasser les roses. 

Que si Dieu prend à gré ces prémices, je veux, 

Quand mes fruicts seront meurs, luy payer d'autres vœux. 

Me livrer aux travaux de la pesante histoire 

Et en prose coucher les hauts faicts de sa gloire. 

Alors ces heureux noms, sans eslite et sans choix, 

Luiront en mes escrits plus que les noms des Rois. « 

Aiant faict cette paix avec ma conscience. 

Je m'avance au labeur avec cette asseurance 

Que, plus riche et moins beau, j'escris fidellement 

D'un style qui ne peut enrichir l'argument. 

Ames dessous l'autel victimes des idolles, 
Je preste à vos courroux le fiel de mes parolles, 
En attendant le jour que l'ange délivrant 
Vous aille les portaux du paradis ouvrant. 

De qui puis-je choisir l'exemple et le courage? 
Tous courages de Dieu, j'honoreray vostre aage. 
Vieillards de qui le poil a donné lustre au sang, 
Et de qui le sang fut décoré du poil blanc : 
Hus, Hyerosme de Prague, images |?ien connues 
Des tesmoings que Sodome a trainé par les rues 
Couronnez de papier, de gloire couronnez, 
Par le siège qui a d'or mitrez et ornez 
Ceux qui n'estoient pasteurs qu'en papier et en tiltres. 
Et aux evesques d'or, faict de papier les mitres. 
Leurs cendres, qu'on jetta au vent, à l'air, en l'eau. 
Profitèrent bien plus que le puant monceau 



6 LESTRAGICLUES 

Des charognes des grands que, morts, on emprisonne 
Dans un marbr' ouvragé : le vent léger nous donne 
De ces graines par tout, l'air presqu'en toute part 
Les esparpille, et l'eau à ses bords les despart. 

Les Pauvres de Lyon avoient mis leur semence. 
Sur les peuples d'Alby; l'invincible constance 
Des Albigeois, frappez de deux cens mille morts, 
S'espandit par l'Europe, et en peupla ses bords. 
L'Angletterre eut sa part, eut Gérard et sa bande. 
Condamnez de mourir à la rigueur plus grande 
De l'impiteux byver, sans que nul cœur esmeu 
Luy osast donner pain, eau, ni couvert ni feu : 
Ces dix-huit tout nuds, à Londres, par les rues, 
Ravirent des Anglois les esprits et les veûes. 
Et chantèrent ce vers jusqu'au poinct de mourir : 
<i Heureux qui pour justice a l'honneur de souffrir. » 

Ainsy la vérité, par ces mains desvoilée. 
Dans le Septentrion estendit sa volée; 
Dieu ouvrit sa prison et en donna la clef, 
La clef de liberté, à ce vieillard Wiclef : 
De luy fut l'ouverture aux tesmoings d'Angletterre, 
Encor' plus honnorée en martyre qu'en guerre. 

Là, on vid un Bainan qui de ses bras pressoit 
Les fagots embrazez, qui mourant embrassoit 
Les outils de sa mort, instruments de sa gloire, 
Baisant, victorieux, les armes de victoire. 
D'un céleste brasier ce chaud brasier esmeu 
R'enflamma ces fagots par la bouche de leu. 



LES FEUX 7 

Fiidi après l'imita, quancl sa main déliée 
Fut au secours du feu ; il prit une poignée 
De bois et la baisa, tant luy semblèrent beaux 
Ces eschallons du ciel comm' ornements nouveaux. 

Puis l'Eglise accoucha comme d'une ventrée 
De Thoib, de Bewerlan, de l'invaincu Sautiée ; 
Les uns doctes presclieuis, les autres chevaliers, 
Tous à droit couronnez de célestes lauriers. 

Bien que trop de hauteur esbranlast ton courage 
(Comme les monts plus hauts souffrent le plus d'orage), 
Ta fin pourtant me faict en ce lieu te nommer. 
Excellent conseiller et grand primat Krammer. 
Pour ta condition plus haute et plus aimable, 
La vie te fut douce et la mort détestable. 
A quoy semblent les cris dont esclattent si fort 
Ceux qui, à col retorts, sont traînez à la mort, 
Sinon aux plaintes qu'ont les enfans à la bouche 
Quand ils quittent le jeu pour aller à la couche? 
Les laboureurs lassez trouvent bien à propos 
Et plus doux que le jeu le temps de leur repos : 
Ainsy ceux qui sont las des langoureuses vies 
Sont ravis de plaisir quand elles sont ravies; 
Mais ceux de qui la vie a passé comme un jeu. 
Ces cœurs ne sont point cœurs à digérer le feu : 
C'est pourquoy de ces grands les noms dedans ce temple 
Ne sont pour leur grandeur, mais pour un rare exemple. 
Rare exemple de Dieu, quand par le chaz estroict 
D'un esguille il enfille un cable qui va droict. 



8 LES TRAGICLUES 

Poursuivons l'Angletterre, où les vertus estranges 
La font nommer païs, non d'Angles, mais des Anges : 
Tu as icy ton rang, ô invincible Haux, 
Qui, pour avoir promis de tenir les bras haults 
Dans le milieu du feu, si du feu la puissance 
Faisoit place à ton zèle et à ta souvenance. 
Sa face estoit brusiée, et les cordes des bras 
En cendres et charbons estoient cheutes en bas, 
Quand Haux, en octroiant aux frères leur requeste. 
Des os qui furent bras fit couronne à sa teste. 

O quels cœurs tu engendre! ô quels cœurs tu nourris ! 
Isle saincte qui eut pour nourrisson Norris! 
On dict que le chrestien qui à gloire chemine 
Va le sentier estroict qui est jonché d'espine : 
Cettuy-cy, sans figure, a pieds nuds cheminé 
De l'huis de sa prison au supplice ordonné : 
Sur ces tappis aigus, ainsy jusqu'à sa place 
A ceux qui la suivront il a rougi la trace, 
Vraie trace du Ciel, beau tappis, beau chemin, 
A qui veut emporter la couronne à la fin : 
Les pieds deviennent cœur ; l'ame du ciel apprise 
Faict mespriser les sens, quand le ciel les mesprise. 

Dieu vid en mesme temps (car le prompt changement 
De cent ans, de cent lieux, ne luy est qu'un moment] 
Deux rares cruautez, deux constances nouvelles 
De deux cœurs plus que d'homme, en sexe de femelles, 
Deux cœurs chrestiens Anglois, deux précieux tableaux, 
Deux spectacles piteux, mais spécieux et beaux. 



LES FEUX 9 

L'une croupit long-temps en la prison obscure, 

Contre les durs tourments elle fut la plus dure : 

Elle fit honte au diable et aux noires prisons : 

Elle alloit appuiant d'exemple et de raisons 

Les esprits deiTaillants ; nul inventeur ne treuve 

Nul tourment qui ne soit surmonté par Askeuve. 

Quand la longueur du temps, la laide obscurité 

Des cachots eut en vain sondé sa fermeté, 

On présente à ses yeux l'espouvantable géhenne, 

Et elle avoit pitié, en souffrant, de la peine 

De ces faux justiciers, qui, aiants essaie 

Sur son corps délicat leur courroux desploié, 

Elle se teust; et lors furent bien entendues, 

Au lieu d'elle, crier les cordes trop tendues. 

Achevé tout l'effort de tout leur appareil, 

Non pas troublé d'un pleur de lustre de son œil 

(Œil qui, fiché au Ciel, au forment qui la tue 

Ne jette un seul regard pour esloigner sa veûe 

D'un seul bien qu'elle croit, qu'elle aspire et prétend). 

Le juge se despite, et luy-mesme retend 

La corde à double nœud, il met à part sa robbe; 

L'inquisiteur le suit; la passion desrobe 

La pitié de leurs yeux ; ils viennent remonter 

La géhenne, tourmentez en voulant tourmenter; 

Ils dissipent les os, les tendons et les veines, 

Mais ils ne touchent point à l'ame par les géhennes : 

La foy demeure ferme, et le secours de Dieu 

Mil les tourments à part, le corps en autre lieu; 



10 LES TRAG1Q,UES 

Sa plainte seulement encor ne fut ouïe 

Hors l'ame, toute force en elle esvanoiiie, 

Le corps fut emporté des prisons comme mort; 

Les membres defîaillants, l'esprit devint plus fort. 

Du iict elle instruisit et consola ses frères 

Du discours animé de ses douces misères; 

La vie la reprit, et la prison aussy; 

Elle acheva le tout, car aussy tost voicy, 

Pour du faux justicier couronner l'injustice, 

De gloire le martyr, on dresse le supplice. 

Quatre martyrs trembloient au nom mesme du feu, 

Elle leur départit des présents de son Dieu; 

Avec son ame encor elle mena ces âmes 

Pour du feu de sa foy vaincre les autres flames. 

« Où est Ion aiguillon? où est ce grand effort? 

O Mort! où est ton bras? (disoit-elle à la mort.) 

Où est ton front hideux duquel tu espouventes 

Les hures des sangliers, les bestes ravissantes? 

Mais c'est ta gloire, ô Dieu! Il n'y a rien de fort 

Que toy, qui sçais tiier la peine avec la mort. 

Voicy les yeux ouverts, voicy son beau visage; 

Frères, ne tremblez pas; courage, amis, courage! » 

(Elle disoit ainsy) et le feu violent 

Ne brusioit pas encor son cœur en la brusiant; 

11 court par ses costez; enfin, léger, il voile 
Porter dedans le Ciel et l'ame et la parolle. 

Or l'autre, avec sa foy, garda aussy le rang 
D'un esprit tout Royal, comme royal le sang. 



LES FEUX I 

Un Royaume l'attend, un autre Roy luy donne 

Giace de mespiiser la mortelle couronne 

En cerchant i'immortell', et luy donna des yeux 

Pour trocquer l'Angleterre au royaume des Cieux : 

Car elle aima bien mieux régner sur elle-mesme, 

Plustot que vaincre tout, surmonter la mort blesme. 

Prisonnière çà bas, mais Princesse là haut. 

Elle changea son throsne empour un eschaffaut. 

Sa chaire de parade en l'infime sellette, 

Son carrosse pompeux en l'infâme charrette, 

Ses perles d'Orient, ses brassarts esmaillez 

En cordeaux renouez et en fers tout rouillez. 

Ce beau chef couronné d'opprobres et d'injures. 

Et ce corps enlacé de chaînes pour ceintures. 

Par miracle fit voir que l'amour de la croix 

Au sang des plus chetifs mesia celuy des Rois. 

Le peuple gémissant portoit part de sa peine. 

En voiant demi-mort mourir sa jeune Royne, 

Qui, dessus l'eschaffaut, se voiant seulement 

Ses gands et son livret pour faire testament, 

Elle arrache ses mains et maigres et menues 

Des cordes avec peine, et de ses deux mains niies 

Fit présent de ses gands à la dame d'atour, 

Puis donna son livret aux gardes de la tour, 

Avec ces mots escrits : « Si l'ame deschargée 

Du fardeau de la terre, au ciel demi-changée. 

Prononce vérité sur le seuil du repos, 

Si tu faicts quelque honneur à mes derniers propos, 



12 LES TRAGIQUES 

Et lors que mon esprit pour le monde que il laisse, 
Desjà vivant au ciel tout plein de sa richesse, 
Doibt monstrer par la mort qu'il aime vérité, 
Pren ce dernier présent, sceau de ma volonté : 
C'est ma main qui t'escrit ces dernières parolles : 
Si tu veux suivre Dieu, fuy de loing les idolles ; 
Hay ton corps pour l'aimer, apprens à le nourrir 
De façon que pour vivre il soit prest de mourir, 
Qu'il meure pour celuy qui est remply de vie, 
N'aiant pourtant de mort ni crainte ni envie. 
Tousjours reigle à sa fin de ton vivre recours. 
Chacun de tes jours tende au dernier de tes jours. 
De qui veut vivre au ciel l'aise soit la souffrance 
Et le jour de la mort celuy de la naissance. 

« Ces doigts victorieux ne gravèrent cecy 
En cire seulement, mais en l'esprit aussy : 
Et faut que son geôlier, captif de la captive. 
Bien tost à mesme cause et mesme fin la suive. » 

Achevant ces présents, l'exécuteur vilain, 
Pour la joindre au posteau voulut prendre sa main 
Elle eut horreur de rompre encor la modestie 
Qui jusqu'au beau mourir orna sa belle vie : 
Elle appréhenda moins la mort et le couteau 
Que le salle toucher d'un infâme bourreau : 
Elle appelle au secours ses pasies damoyselles 
Pour descouvrir son col ; ces fillettes nouvelles 
Au funeste mestier, ces piteux instruments 
Sentirent jusqu'au vif leur part de ses tourments. 



LES FEUX lî 

CiTcsar, voiant, sentant sa poictrine blessée, 
Et non sa gravité par le fer abbaissée, 
Le sein et non l'esprit par les coups enferré, 
Le sang plustot du corps que le sens retiré, 
Par honneur, abbria de sa robbe percée 
Et son cœur offensé et sa grâce offensée. 
Et ce cœur d'un Caesar, sur le sueil inhumain 
De la mort, choisissoit non la mort, mais la main. 
Les mains qui la paroient la parèrent encore : 
Sa grâce et son honneur, quand la mort la dévore. 
N'abandonne son front, elle prend le bandeau : 
Par la main on la meine embrasser le poteau : 
Elle demeure seule en agneau despouillée : 
La lame du bourreau de son sang fut mouillée : 
L'ame s'envolle en haut : les Anges gratieux 
Dans le sein d'Abraham la ravirent aux deux. 

Le ferme doigt de Dieu tient celuy de Bilnée, 
Qui à sa penultiesme et craintive journée 
Voulut prouver au soir s'il estoit assez fort 
Pour endurer le feu instrument de la mort : 
Le geôlier, sur le soir, en visitant le treuve 
Faisant de la chandelle et du doigt son espreuve " 
Ce feu lent et petit d'indicible douleur 
A la première fois luy atîoiblit le cœur : 
Mais après il souffrit brusler à la chandelle 
La peau, la chair, les nerfs, les os et la moelle. 

Le vaillant Gardiner me contraint cette fois 
D'animer mon discours de ce courage Anglois : 



,4 LESTRAGIQ.UES 

Tout son sang esciima, luy leprocliant son ayse 

En souffrant adorer l'idolle Portugaise. 

Au magnificque apprest des nopces d'un grand Roy, 

La loy de Dieu luy fit mettre au pied toute loy, 

Toute crainte et respect, les tourments et sa vie, 

Et puis il mit aux pieds et l'idolle et l'hostie 

Du cardinal sacrant : là, entre mille fers, 

11 desdaigna le front des portes des enfers : 

Il vainquit en souffrant les peines les plus dures : 

Les serfs des questions il lassa de tortures : 

Contre sa fermeté reboucha le tourment. 

Le fer contre son cœur de ferme diamant : 

11 avalla trois fois la serviette sanglante : 

Les yeux qui le voioient souffroient peine évidente . 

Il beut plus qu'en humain les inhumanitez, 

Et les supplices lents finement inventez : 

On le traine au supplice, on couppe sa main dextre, 

Il la porte en la bouche avecque sa senestre, 

La baise : l'autre poing luy est couppé soudain; 

Il met la bouche à bas, et baise l'autre main : 

Alors il est guindé d'une haute poulie 

De cent nœuds à cent fois son ame se deslie : 

On brusle ses deux pieds tant qu'il eut le sentir; 

On cerche sans trouver en lieu le repentir. 

La mort à petit feu luy oste son escoce, 

Et luy à petit feu oste à la mort la force. 

Passeray-je la mer de tant de longs propos. 
Pour enrooller icy ceux-là qui, en repos. 



LES FEUX i5 

Sont morts sur les tourments de géhennes desbrizanlej 
Par la faim sans pitié, par les prisons puantes ? 
Les tenailles en feu, les enflambez couteaux, 
i Les pleurs d'un jeune Roy, trois Agnoz, trois agneaux : 
Ailleurs nous cueillirons ces fleurons d'Angleterre, 
Lions qui ont faict voir au peuple de la terre 
Des Anges en vertus : mais ces vainqueurs Anglois 
Me donneront congé de détourner ma voix 
Aux barbares esprits d'une terre déserte. 

Dieu poursuivit Satan et luy fit guerre ouverte 
Jusques en l'Amérique, où ces peuples nouveaux 
Ont esté spectateurs des fruicts de nos bourreaux. 
Leurs flots ont sceu noyer, ont servi de supplices, 
Et leurs rochers hautains preste leurs précipices. 
Ces agneaux, cslongnez en ce sauvage lieu, 
N'estoient pas esgarez, mais dans le sein de Dieu, 
Lors qu'eslevez si haut leurs languissantes veùes 
Vers leur pais natal furent de loing tendues. 
Leurs desseins impuissants, pour n'estre assez légers. 
Eurent secours des vents. Ces aislez messagers 
En apportèrent l'air aux rives de la France. 
La mer ne dévora le fruict de leur constance. 
Ce n'est en vain que Dieu desploia ses thresors 
Des bestes du Brésil aux solitaires bords, 
Affin qu'il n'y ait cœur ni ame si sauvage 
Dont l'oreille il n'ait peu frapper de son langage. 

Mais l'œil du Tout-Puissant fut enfin r'amené 
Aux spectacles d'Europe : il la vit, retourné, 



i6 LES TRAGIQJUES 

A soy-mesme estrangere, à ses bourgeois affreuse, 
De ses meurtres rouillée et des braziers fumeuse. 
Son premier object fut un laboureur caché 
Treize mois par moitié en un cachot panché, 
Duquel la voûte estroitte avoit si peu de place 
Qu'entre ses deux genoux elle ploioit la face 
Du pauvre condamné. Ce naturel trop fort 
Attendit treize mois la trop tardive mort. 

Venot, quatre ans lié, fut enfin six sepmaines 
En deux vaisseaux poinctus, continuelles géhennes ; 
Ses deux pieds coniremont avoient ploié leurs os; 
En si rude posture il trouva du repos. 
On vouloit desrober au public et aux veûes 
Une si claire mort ; mais Dieu trouva les grues 
Et les tesmoings d'Irus. Il demandoit à Dieu 
Qu'au bout de tant de maux il peust au beau millieu 
Des peuples l'anoncer en monstrant ses merveilles 
Aux regards aveuglez et aux sourdes oreilles : 
Non que son cœur vogast aux flots de vanité, 
Mais, bruslant, il falloit luire à la vérité. 
L'homme est un cher flambeau : tel flambeau ne s'allume 
Affin que sous le mujs sa lueur se consume. 
Le ciel du triomphant fut le daiz, le soleil 
Y presta volontiers les faveurs de son œil. 
Dieu l'ouït, l'exauça, et sa peine cachée 
N'eut peu jamais trouver heure mieux recerchée : 
Il fut la belle entrée et spectacle d'un Roy 
Aiant Paris entier spectateur de sa foy. 



LES FEUX 



'7 



Dieu des plus simples cœurs estoffa ses louanges, 
Faisant revivre au Ciel ce qui vivoit aux fanges ; 
Il mit des cœurs de rois aux seins des artisans, 
Et aux cerveaux des rois des esprits de paisans ; 
Il se choisit un roy d'entre les brebiettes ; 
Il frappe un Pharaon par les mousches infectes ; 
Il esveilla celui dont les discours si beaux 
Donnèrent cœur aux cœurs de quatorze de Meaux, 
Qui (en voiant passer la charrette enchainée 
En qui la saincte trouppe à la mort fut menée) 
Quitta là son mestier, vint les voir, s'enquérir, 
Puis, instruit de leur droit, les voulut secourir, 
Se fit leur compagnon, et en fin il se jette, 
Pour mourir avec eux, luy mesme en la charette. 

C'est Dieu qui point ne laisse au millieu des tourments 
Ceux qui souffrent pour luy. Les cieux, les éléments. 
Sont serfs de cettuy-là qui a ouy le langage 
Du paumier d'Avignon, lié dans une cage 
Suspendue au plus haut de la plus haute tour. 
La plus vive chaleur du plus chaud et grand jour, 
Et la nuit de l'hyver la plus froide et cuisante, 
Luy furent du printemps une haleine plaisante. 
L'appuy le plus douillet de ses rudes carreaux 
Estoit le fer trenchant des endurcis barreaux. 
Mais quand c'est pour son Dieu que le fidelle endure, 
Lors le fer s'amollit ou sa peau vient plus dure. 
Sur ce corps nud la bize attiedist ses glaçons, 
Sur la peau le soleil rafraîchit ses rayons, 

Les Tragiques. — T. II. 3 



i8 LESTRAGICLUE 

Tesmoin deux ans six mois qu'en chaire si hautaine 

Ce prescheiir effraia ses juges de sa peine. 

De vers continuels, joyeux, s'il piioit Dieu ; 

S'il s'amassoit quelqu'un pour le voir en ce lieu, 

Sa voix forte preschoit, le franc et clair ramage 

Des pures veritez sortoit de cette cage ; 

Mais sur tout on oyoit ses exhortations 

Quand Tidolle passoit, en ses processions, 

Sous les pieds de son throsne, et le peuple prophane 

Trembloit à cette voix plus qu'à la tramontane : 

Les hommes cauteleux vouloient laisser le tort 

De l'inicque sentence et de l'injuste mort 

Au ciel, aux vents, aux eaux, que de l'air les injures 

Servissent de bourreaux ; mais du ciel les mains pures 

Se ploierent au sein, et les trompeurs humains 

Parfirent le procez par leurs impures mains : 

Au bout de trente mois, estoutïant cette vie 

Qu'ils voioient par les cieux trop longuement chérie: 

Mains que contre le ciel arment les mutinez 

Quand la faveur du ciel couvre les condamnez : 

Non pas que Dieu ne puisse accomplir son ouvrage, 

Mais c'est pour reprocher à ces mutins leur rage. 

Les Lyonnois aussy résistèrent à Dieu, 
Lors que deux frères saincts se virent au millieu 
Des feux estincellans, où le ciel et la terre, 
Par contraires desseins, se livrèrent la guerre. 
Un grand feu fut pour eux aux Terreaux préparé ; 
Chacun donna du bois, dont l'amas asserré 



LES FEUX 19 

Sembloit debvoir pousser la flamme et la fumée 

Pour rendre des hauts cieux la grand' voûte allumée. 

Ce qui fit monstrueux ce monceau de fagots, 

C'est que ces jacobins, envenimez cagots, 

Crioient, vrais escoliers du meurtrier Dominique : 

Bruslons inesme le Ciel, s'il faict de l'hereticque ! 

Ces deux frères prioient quand, pour rompre leur voix, 

Le peuple forcenant porta le feu au bois. 

Le feu léger s'envolle, et bruiant se courrouce 

Quand contre luy un vent s'esleve et le repousse. 

Mettant ce mont de feu et sa rage à l'escart, 

Les frères, achevant leurs prières à part, 

Demeurent sans ardeur. Lu prière finie. 

Le vulgaire animé entreprend sur leur vie, 

Perce de mille coups des fidelles les corps. 

Les couvre de fagots. Ceux qu'on tenoit pour morts. 

Quand le feu eut bruslé leurs cables, se levèrent, 

Et leurs poumons brusians, pleins de feu, s'escrierent 

Par plusieurs fois : Christ ! Christ ! et ce mot, bien sonné 

Dans les costez sans chair, fit le peuple estonné. 

Contre ces faicts de Dieu dont les spectateurs vivent 

Estonnez, non changez, leur fureur ils poursuivent. 

Autres cinq de Lyon, liez de mesmes nœuds. 
Ne furent point dissouts par les fers et les feux : 
Au fort de leur tourment, ils sentirent de l'aise, 
Franchise en leurs liens, du repos en la braize. 
L'amitié dans le feu vous sceut bien embrazer. 
Vous baisastes la mort tous cinq d'un sainct baiser. 



20 LES TRAGIQUES 

Vous baisastes la mort. Cette moit gratieuse 
Fut de vostre union ardemment amoureuse. 

C'estoient (ce diroit-on) des hommes endurcis, 
Accablez de labeurs et de poignans soucis : 
Mais cerchons d'autres cœuis nez et nourris plus tendres, 
Voiez si Dieu les peut endurcir jusqu'aux cendres ; 
Que rien ne soit exempt en ce terrestre lieu 
De la force, du doigt et merveilles de Dieu. 

Heureuse Graveron, qui ne sçeut ton courage? 
Qui ne cogneut ton cœur non plus que ton voiage ? 
L'hommage fut à Dieu qu'en vain tu apprestois 
A un vain cardinal ; ce fut au roy des rois, 
Qui en ta foy mi-morte, en ame si craintive 
Trouva si brave cœur et une foy si vive. 

Dieu ne donne sa force à ceux qui sont plus forts: 
Le présent de la vie est pour les demi-morts, 
Il départ les plaisirs aux vaincus de tristesse. 
L'honneur aux plus honteux, aux pauvres la richesse : 
Cette-cy, en lisant avec fréquents souspirs 
L'incroyable constance et l'efîort des martyrs, 
Doubtoit la vérité en mesurant la crainte : 
L'Esprit la visita, la crainte fut esteincte. 
Prise, elle abandonna dès l'huis de sa prison 
Pour les raisons du ciel la mondaine raison. 
Sa sœur la trouve en pleurs finissant sa prière, 
Elle, en se relevant, dict en telle manière : 
« Ma sœur, voy-tu ces pleurs? voy-tu ces pleurs, ma sœur? 
Ces pleurs sont toute l'eau qui me restoit au cœur : 



LES FEUX 



Ce cœur aiant jeté son humide foiblesse, 

Tout feu, saute de joye et votle d'allégresse. » 

La brave se para au dernier de ses jours, 

Disant : « Je veux jouir de mes sainctes amours : 

Ces joyaux sont bien peu, l'ame a bien d'autre gage 

De l'espoux qui luy donne un si haut mariage. » 

Son visage luisit de nouvelle beauté 
Quand l'arrest luy fut leu, le bourreau présenté, 
Deux qui l'accompagnoient furent pressez de tendre 
Leurs langues au couteau ; ils les vouloient detîendre 
Aux termes de l'arrest : elle les mit d'accord, 
Disant : « Le tout de nous est sacré à la mort : 
N'est-ce pas bien raison que les heureuses langues 
Qui parlent avec Dieu, qui portent les harangues 
Au sein de l'Eternel, ces organes que Dieu 
Tient pour les instruments de sa gloire en ce lieu, 
Qu'elles, quand tout le corps à Dieu se sacrifie, 
Sautent dessus l'autel pour la première hostie ? 
Nos regards parleront, nos langues sont bien peu 
Pour l'esprit qui s'explicque en des langues de feu. » 
Les trois donnent leur langue et la voix on leur bousche : 
Les parolles de feu sortirent de leur bouche; 
Chaque goutte de sang que le vent fît voiler 
Porta le nom de Dieu et au cœur vint parler, 
Leurs regards violents engraverent leurs zelles 
Aux cœurs des assistans, hors-mis les infîdelles. 

Le feu tant mesprisé par ces cœurs indomptez 
Fit à ces léopards changer de cruautez. 



22 LES TRAGIQ.UES 

Et pour tout espiouvei", les inventeurs infâmes 

Par un exquis supplice enterrèrent les femmes, 

Qui, vives, sans paslir, et d'un cœur tout nouveau, 

D'un œil non effraie, regardoient leur tombeau, 

Prenoient à gré la mort dont cette gent faussaire 

Difîamoit l'estomach de la terre, leur mère. 

Le feu avoit servi tant de fois à brusler, 

Ils avoient faict mourir par la perte de l'air, 

Ils avoient changé l'eau à donner mort par elle : 

Il falloit que la terre aussy fust leur bourelle. 

Parmy les roolles saincts dont les noms glorieux, 

Reproches de la terre, ont esjouy les Cieux, 

Je veux tirer à part la constante Marie 

Qui (voyant en mespris le tombeau de sa vie 

Et la terre et le coffre et les barres de fer 

Où elle alloit le corps et non l'ame estouffer) 

« C'est (ce dit-elle) ainsy que le beau grain d'eslite 

Et s'enterre et se semé affin qu'il resuscite. 

Si la moitié de moy pourrit devant mes yeux, 

Je diray que cela va le premier aux Cieux : 

La belle impatience et le désir du reste, 

C'est de haster l'effect de la terre céleste . 

Terre, tu es légère et plus douce que miel : 

Saincte terre, tu es le droict chemin du Ciel. » 

Ainsi la noire mort donna la saincte vie, 

El le ciel fut conquis par la terre à Marie. 

Entre ceux dont l'esprit peut estre traversé 
De l'espoir du futur, du loyer du passé, 



LES FEUX 2Î 

Du-Bourg aura ce rang ; son cœur, pareil à l'asgc, 
A sa condition l'honneur de son courage, 
Son esprit indompté au Seigneur des seigneurs 
Sacrifia son corps, sa vie et ses honneurs. 
Des promesses de Dieu il vainquist les promesses, 
Des rois, et, sage à Dieu, des hommes les sagesses. 
En allant à la mort, tout plein d'authorité, 
Il prononça ces mots : « O Dieu de vérité, 
Monstre à ces juges faux leur stupide ignorance. 
Et je prononceray, condamné, leur sentence. 
Vous n'estes, compagnons, plus juges, mais bourreaux. 
Car, en nous ordonnant tant de tourments nouveaux. 
Vous prestez vostre voix : vostre voix inhumaine 
Souffre peine en donnant la sentence de peine : 
Comme à l'exécuteur le cœur s'oppose en vain 
Au coup forcé qui sort de l'exécrable main. 
Sur le siège du droict vos faces sont transies 
Quand, demi-vifs, il faut que vous estiez les vies 
Qui seules vivent bien ; je prends tesmoings vos cœurs 
Qui de la conscience ont ressenti les pleurs : 
Mais ce pleur vous tourmente et vous est inutile, 
Et ce pleur n'est qu'un pleur d'un traistre crocodile. 
La crainte vous domine, ô juges criminels ! 
Criminels estes-vous, puis que vous estes tels : 
Vous dictes que la loy du Prince publiée 
Vous a lié les mains ; l'ame n'est pas liée : 
Le front du juge droict, son severe sourcy, 
Deust-il souffrir ces mots : Le Koi le veut ainsy. 



14 LESTRAGIQ.UES 

Ainsy as-tu, Tyran, par ta fin misérable 
En moy fini le coup d'un règne lamentable. » 
Dieu l'avoit abbatu, et cette heureuse mort 
Fut du persécuteur tout le dernier effort : 
Il avoit faict mentir la superbe parolle. 
Et faict voiler en vain le jugement frivolle 
De ce roy qui avoit juré que de ses yeux 
Il verroit de Du-Bourg et la mort et les feux : 
Mais il faut advoùer que, près de la bataille. 
Ce cœur tremblant revint à la voix d'une Caille : 
Pauvre femme, mais riche, et si riche que lors 
Un plus riche trouva l'ausmone en ses thresors, 
O combien d'efficace est la voix qui console, 
Quand le conseiller joint l'exemple à sa parolle, 
Comme fit celle-là qui, pour ainsy prescher, 
Fit en ces mesmes jours sa chaire d'un buscher ! 

Du-Bourg, prés de la mort, sans qu'un visage blesme 
L'habillast en vaincu, se devestit soy-mesme 
La robbe, en s'escriant : « Cessez vos bruslements, 
Cessez, ô sénateurs ! Tirez de mes tourments 
Ce proffit, le dernier, de changer de courage 
En repentence à Dieu. >> Puis, tournant son visage 
Au peuple, il dit : k Amis, meurtrier je ne suis point : 
C'est pour Dieu l'immortel que je meurs en ce poinct. 
Puis, comme on l'eslevoit, attendant que son ame 
Laissast son cœur heureux au licol, h la flamme : 
« Mon Dieu, vray juge et père, au millieu du trespas 
Je ne t"ay point laissé, ne m'abandonne pas : 



LES FEUX ,5 

Tout-Puissant, de la force assiste ma foiblesse, 
Ne me laisse, Seigneur, de peur que je te laisse. » 

O François, ô Flamans (car je ne fais de vous 
Qu'un peuple, qu'un humeur, peuple bénin et doux), 
De vos braves tesmoings nos histoires sont pleines. 
Anvers, Cambiay, Tournay, Mons et Valenciennes, 
Pourroy-je desploier vos morts, vos bruslements, 
Vos tenailles en feu, vos vifs enterrements ! 
Je ne fay qu'un indice à un plus gros ouvrage 
Auquel vous ne pourrez qu'admirer davantage. 
Comment ce peuple tendre a trouvé de tels cœurs, 
Si fermes en constance ou si durs en rigueurs. 

Mais Dieu voulut encor à sa gloire immortelle 
Prescher dans l'Italie et en Rome infidelle. 
Donner à ces félons les cœurs de ses agneaux 
Pour mourir par leurs mains, prophètes de leurs maux. 
Vous avez veu du cœur. Voulez-vous de l'addresse, 
Et voir le fin Satan vaincu par la finesse ? 

L'Antéchrist, descouvrant que peu avoit servi 
Les vies que sa main au jour avoit ravi, 
Voiant qu'aux lieux publics de Dieu les tesmoignages, 
Au lieu de donner peur, redoubloient leurs courages, 
Résolut de cacher ses meurtres désormais 
De la secrelte nuict soubs les voiles espais. 
Le geôlier qui alors detenoit Montalchine, 
Voiant que contre luy l'injustice machine 
Une secrette mort, l'en voulut advertir. 
Ce vieil soldat de Christ feignit un repentir, 

4 



26 LES TRAGIQUES 

Faict ses juges venir, et après la sentence 

Leurs promet d'anoncer l'entière repentance 

De ses fausses erreurs, et que publicquement 

Il se desisteroit de ce que faussement 

Il avoit enseigné. On asseura sa vie, 

Et sa promesse fut de promesses suivie. 

Or, pour tirer de luy un plus notable fruict, 

On publia partout sur les ailes du bruit 

L'heure et le lieu choisi : chacun vient pour s'instruire, 

Et Montalchine fut conduit pour se desdire 

Sur l'eschatîaut dressé : là du peuple il fut veu 

En chemise, tenant deux grands torches de feu, 

Puis, aiant obtenu l'oreille et le silence 

Du grand peuple amassé, en ce point il commence : 

« Mes frères en amour et en soing mes enfants, 
Vous m'avez escouté des-jà par divers ans, 
Preschant et enseignant une ardente doctrine. 
Qui a troublé vos sens; vous voiez Montalchine, 
Lequel, homme et pécheur subject à vanité, 
Ne peut avoir tousjours prononcé vérité : 
Vous orrez sans murmure à la fin la sentence 
De deux opinions et de leur différence. 

« Trois mots feront partout le vray deportement 
Des contraires raisons, seul, seulle et seulement. 
J'ai presché que Jésus nous est seul pour hostie, 
Seul sacrificateur, qui seul se sacrifie : 
Les docteurs autrement disent que le vray corps 
Est sans pain immolé pour les vifs et les morts, 



LES FEUX 27 

Que nous avons besoing que le prestie sans cesse 

Resaciifie encor Jesus-Cliiist en la messe. 

J'ay dit que nous prenons, prenants le sacrement, 

Cette manne du ciel pour la foy sculemcnl ; 

Les docteurs que le corps en chair, et en sang entre, 

Ayant soutien les dents, aux offices du ventre. 

J'ay dit, que Jésus seul est nostre intercesseur. 

Qu'à son père l'accez par luj seul, nous est seur : 

Les docteurs disent plus, et veulent que l'on prie 

Les saincts médiateurs, et la Vierge Marie. 

J'ay dit qu'en la foy seule on est justifié. 

Et qu'en la seule grâce est le salut fié : 

Les docteurs autrement, et veulent que l'on fasse 

Les œuvres pour aider et la foy et la grâce. 

J'ay dit que Jésus seul peut la grâce donner. 

Qu'autre que luy ne peut remettre et pardonner : 

Eux, que le pape tient soubs ses clefs et puissances 

Touts thresors de l'Eglise et toutes indulgences. 

J'ay dit que l'Ancien et Nouveau Testament 

Sont la seule doctrine et le seul fondement : 

Les docteurs veullent plus que ces reigles certaines, 

Et veullent adjouster les doctrines humaines. 

J'ay dit que l'autre siècle a deux lieux seulement, 

L'un, le lieu des heureux; l'autre, lieu de tourment : 

Les docteurs trouvent plus, et jugent qu'il faut croire 

Le limbe des enfants, des grands le purgatoire. 

J'ay presché que le pape en terre n'est point Dieu 

Et qu'il est seulement evesque d'un seul lieu : 



28 LESTRAGIQ.UES 

Les docteurs, luy donnant du monde la maîtrise, 

Le font visible chef de la visible Eglise. 

Le tyran des esprits veut nos langues changer 

Nous forçant de prier en langage estranger : 

L'esprit distributeur des langues nous appelle 

A prier seulement en langue naturelle. 

C'est cacher la chandelle en secret soubs un muy : 

Qui ne s'explicque pas est barbare à autruy. 

Mais nous volons bien pis en l'ignorance extrême 

Que qui ne s'entend pas est barbare à soy-mesme. 

« O chrestiens ! choisissez : vous voiez d'un costé 
Le mensonge puissant, d'autre la vérité : 
D'une des parts l'honneur, la vie et recompense; 
De l'autre, ma première et dernière sentence : 
Soiez libres ou serfs soubs les dernières loix 
Où du vray ou du faux, pour moy, j'ay faict le choix. 
Vien, Evangille vray, va-t'en, fausse doctrine. 
Vive Christ, vive Christ! et meure Montalchine ! » 
Les peuples, tous esmeus, commençoient à troubler : 
Il jette gayement ses deux torches en l'air, 
Demande les liens, et cette ame ordonnée 
Pour l'estoufîer de nuict, triomphe la journée. 

Tels furent de ce siècle, en Syon, les agneaux 
Armez de la prière, et non point des couteaux : 
Voicy un autre temps, quand des pleurs et des larmes 
Israël irrité courut aux justes armes. 
On vint des feux aux fers; lors il s'en trouva peu 
Qui, des lions agneaux, vinssent du fer au feu : 



LES FEUX 29 

En voicy qui la peau du fier lion posèrent, 
Et celle des brebis encores espouserent. 

Vous, Gastine et Croquet, sortez de vos tombeaux ; 
Icy je planteray vos chefs luisants et beaux : 
Au milieu de vous deux je logeray l'enfance 
De vostre commun fils, beau mirouer de constance. 
Il se fit grand docteur en six mois de prisons, 
Dans l'obscure prison, par les claires raisons 
Il vainquit l'obstiné, redressa le débile; 
Asseuré de sa mort, il prescha l'Evangile. 
L'escolle de lumière en cette obscurité, 
Donnoit aux enferrez l'entière liberté. 
Son ame, de l'enfer au paradis ravie. 
Aux ombres de la mort eut la voix et la vie. 
A Dieu il consacra sa première fureur. 
Il fut vif et joyeux; mais la jeune verdeur 
De son enfance tendre et l'aage coustumiere 
Aux folles gayetez n'eut sa vigueur première 
Qu'à consoler les bons, et s'ejouir en Dieu. 
Cette estoille si claire estoit au beau millieu 
Des compagnons captifs, quand du seuil d'une porte 
Il se haussa les pieds pour dire en cette sorte : 

« Amis, voicy le lieu d'où sortirent jadis 
De l'enfer des cachots dans le haut paradis 
Tant de braves tesmoings, dont la mort fut la vie, 
Les tourments les plaisirs, gloire l'ignominie. 
Icy on leur donnoit nouvelle du trespas : 
Marchons sur leurs desseins, ainsy que sur leurs pas. 



3o LES TRAGIQ^UES 

Nos péchez ont chassé tant de braves courages, 
On ne veut plus mourir pour les saincts tesmoignages : 
De nous s'enfuit la honte et s'approche la peur : 
Nous nous vantons de cœur et perdons le vray cœur. 
Dégénérés enfants, à qui la fausse crainte 
Dans le foyer du sein glace la braize esteinte, 
Vous perdez le vray bien pour garder le faux bien. 
Vous craignez un exil qui est rien, moins que rien : 
Et, pensans conserver ce que Dieu seul conserve. 
Aux serfs d'iniquité vendez vostre ame serfve : 
Ou vous, qui balancez dans le choisir doubteux 
De l'un ou l'autre bien, connoissez bien les deux. 
Vous perdez la richesse et vaine et temporelle : 
Choisissez : car il faut perdre le ciel ou elle : 
Vous serez appauvris en voulant servir Dieu, 
N'estes-vous point venus pauvres en ce bas lieu ? 
Vous aurez des douleurs, vos douleurs et vos doubles 
Vous lairront sans douleur ou vous les vaincrez toutes. 
Car de cette tourmente il n'y a plus de port 
Que les bras estendus du havre de la mort. 
Cette mort, des paiens bravement desprisée, 
Quoy qu'elle fut d'horreur fièrement desguisée, 
N'espouvantoit le front, mais ils disoient ainsy : 
Si elle ne faict mieux, elle oste le soucy. 
Elle esteint nos tourments si mieux ne peut nous faire, 
Et n'y a rien si doux pour estre nécessaire. 
L'ame cerche tousjours de ses prisons les huis 
D'où, pour petits qu'ils soient, on trouve les pertuis. 



LES FEUX 3i 

Combien de peu de peine est grand ayse ensuivie, 
A moins de mal on sort que l'on n'entre en la vie : 
La coustume rend douce une captivité : 
Nous trouvons le chemin bref à la liberté : 
L'amere mort rendra toute amertume esteinte : 
Pour une heure de mort avoir vingt ans de crainte ! 
Tous les pas que tu fais pour entrer en ce poit 
Ce sont autant de pas au chemin de la mort. 
Mais tu crains les tourments qui, à ta dernière heure, 
Te font mourir de peur avant que tu te meure ? 
S'ils sont doux à porter, la peine n'est qu'un jeu, 
Ou s'ils sont violents ils dureront fort peu. 
Ce corps est un logis par nous pris à louage. 
Que nous debvons meubler d'un fort léger mesnage, 
Sans y clouer nos biens; car après le trespas 
Ce qui est attaché nous ne l'emportons pas. 

Toy donc, disoit Senecque, avec tes larmes feintes 
Qui vas importunant le grand Dieu de tes plaintes. 
Pour toy tes maux sont maux, qui sans toy ne sont tels. 
Pourquoy te fasches-tu ? Car entre les autels 
Où tu ouvres de cris ta poictrine entamée. 
Où tu gastes le bois, l'encens et la fumée, 
Venge-toy de tes maux, et au lieu des odeurs 
Fais y fumer ton ame avec tous tes malheurs. 
Par là ces braves cœurs devindrent autochires : 
Les causes seulement manquoient à leurs martyres. 
Cet ignorant troupeau estoit précipité 
De la crainte de craindre en l'autre extrémité. 



32 LES TRAGIQ.UES 

Sans sçavoir quelle vie iroit après leurs vies, 

Ils mouroient doucement pour leurs douces patries, 

Par là Caton d'Utique et tant d'autres Romains 

S'occirent (mais malheur), car c'estoit par leurs mains. 

Quels signalez tesmoings du mespris de la vie! 

De Lucresse le fer, les charbons de Porcie. 

Le poison de Socrate estoit pure douceur. 

Quel vin qui ait cerché la plus fraide liqueur 

Des glaçons enterrez, et quelle autre viande 

De cent desguisements se fit onc si friande? 

Mais vous, qui d'autres yeux que n'avoient les païens 
Voiez les cieux ouverts, les vrais maux, les vrais biens, 
Quels vains noms de l'honneur, de liberté, de vie 
Ou d'aise vous ont peu troubler la fantaisie ? 
Serfs de Satan le serf, estes-vous en honneur? 
Aurez-vous liberté enchainans vostre cœur? 
Deslivrez-vous vos fils, vos filles et vos femmes. 
Se livrant à la géhenne, aux enfers et aux flammes ? 
Si la prospérité dont le meschant jouit 
Vous trompe et vous esmeut, vostre sein s'esblouit, 
Comme l'œil d'un enfant qui, en la tragédie. 
Voit un coquin pour roy : cet enfant porte envie 
Aux habitz empruntez que, de peur de souiller, 
Mesme à la catastrophe il faudra despouiller. 
Ce meschant de qui l'heur à ton dueil tu compare 
N'est pas en liberté, c'est qu'il court et s'esgare : 
Car si tost qu'il pécha en ce temps, en ce lieu. 
Pour jamais il fut clos en la prison de Dieu : 



LES FEUX 35 

Cette prison le suit quoy qu'il court à la chasse, 

Quoy que mille pais comme un Caïn il liasse, 

Qu'il fende au gré du vent les fleuves et les mers, 

Sa conscience n''est sans cordes et sans fers : 

Il ne faut esgaller à l'éternelle peine 

Et aux souspirs sans fin un poinct de courte haleine. 

Vous regardez la terre et vous laissez le ciel ! 

Vous succez le poizon et vous crachez le miel ! 

Vostre corps est entier et l'ame est entamée ! 

Vous sautez dans le feu, esquivans la fumée! 

Haïssez les meschants, l'exil vous sera doux : 

Vous estes bannis d'eux, bannissez-les de vous : 

Joyeux que de l'idoUe encor ils vous bannissent, 

Des sourcils des tyrans qu'en menace ils hérissent, 

De leurs pièges, aguets, ruzes et trahisons 

De leur devoir la vie; et puis de leurs prisons. 

Vous estes enferrez, ce qui plus vous consolle, 

L'ame, le plus de vous, où elle veut s'envolle. 

S'ils vous ostent vos yeux, vos esprits verront Dieu : 

Vostre langue s'en va, le cœur parle en son lieu : 

L'oeil meure sans avoir eu peur de la mort blesme, 

La langue soit couppée avant qu'elle blasphème. 

Or, si d'exquises morts les rares cruautez. 

Si tourments sur tourments à vos yeux présentez 

Vous troublent, c'est tout un. Quel front, quel esquipage 

Rend à la laide mort encor plus laid visage ? 

Qui mesprise la mort, que luy fera de tort 

Le regard assuré des outils de la mort ? 

Les Tragiques. — T. II. 5 



34 LES TRAGIQ.UES 

L'ame, des yeux du ciel, voit au ciel l'invisible, 

Le mal horrible au corps ne luy est pas horrible; 

Les ongles de la mort n'apporteront que jeu 

A qui se souviendra de ce qu'elle oste peu : 

Un caterre nous peut ravir chose pareille; 

Nous en perdons autant d'une douleur d'oreille; 

Vostre humeur corrompue, un petit vent mauvais, 

Une veine piquée, ont de pareils elîects. 

Et ce fascheux apprest pour qui le poil nous dresse. 

C'est ce qu'à pas contez traine à soy la vieillesse : 

L'assassin condamné à souffrir seulement 

Sur chaque membre un coup, pour souffrir longuement, 

Demande le cinquiesme à l'estomach, et pense 

Par ce coup plus mortel addoucir la sentence. 

La mort à petit feu est bien autre douleur 

Qu'un prompt embrazement ; et c'est une faveur 

Quand pour faire bien tost l'ame du corps dissoudre 

On met sous le menton du patient la poudre : 

Les sévères prevosts, choisissans les tourments, 

Tiennent les courts plus doux, et plus durs les plus lents, 

Et quand la mort à nous d'un brave coup se joue. 

Nous desirons languir long-temps sur nostre roue. 

Le sang de l'homme est peu, son mespris est beaucoup : 

Qui le mesprisera pourra voir tout à coup 

Les canons, la fumée et les fronts des batailles : 

Ou mieux les fers, les feux, les couteaux, les tenailles, 

La roue et les cordeaux ; celtuy-là pourra voir 

Le précipice bas dans lequel il doit cheoir. 



LES FEUX Î5 

Mespriser la montagne, et de libre secousse, 

En regardant en haut, sauter quand on le pousse. 

Nos frères bien instruicts ont l'appel refuzé, 
Et Le Brun, Dauphinois, doctement advisé. 
Quand il eut sa sentence avec plaisir ouie, 
Respondit qu'on l'avoit condamné à la vie. 

« Tien ton ame en tes mains : tout ce que les tyrans 
Prennent n'est point la chose, ains seulement le temps : 
Que le nom de la mort autrement effroyable, 
Bien conneu, bien pesé, nous devienne aggreable. 
Heureux qui la connoist! Or il faut qu'en ce lieu, 
Plein de contentement, je donne gloire à Dieu. 

« O Dieu! quand tu voudras cette charongne prendre, 
Par le fer à morceau ou par le feu en cendre. 
Dispose, ô Eternel ; il n'y a nul tombeau 
Qui à l'œil et au cœur ne soit beau s'il t'est beau. » 

Il faisoit ces leçons, quand le geôlier l'appelle 
Pour recevoir sentence en la noire chappelle : 
L'œil de tous fut troublé, le sien en fut plus beau ; 
Ses yeux devindrent feu, ceux des autres de l'eau ; 
Lors, serenant son front, et le teinct de sa face, 
Il rit à ses amis, pour adieu les embrasse, 
Et à peu de loisir, redoubloit ce propos: 

n Amis, vous me voiez sur le seuil du repos :■ 
Ne pleurez pas mon heur : car la mort inhumaine, 
A qui vaincre le sçait ne tient plus rang de peine : 
La douleur n'est le mal, mais la cause pourquoy. 
Or je voy qu'il est temps d'aller prouver par moy 



36 LES TRAGIQ^UES 

Le propos de ma bouche. Il est temps que je treuve 
En ce corps bien-heureux la praticque et l'espreuve. » 
11 vouloit dire plus ; l'huissier le pressa tant 
Qu'il courut tout dispos vers la mort en sautant. 

Mais dès le seuil de l'huis le pauvre enfant advise 
L'honorable regard et la vieillesse grise 
De son père et son oncle à un posteau liez. 
Alors premièrement les sens furent ploiez : 
L'œil si gaj laisse en bas tomber sa triste veiie, 
L'ame tendre s'esmeut, encore non esmeùe : 
Le sang sentit le sang, le cœur fut transporté, 
Quand le père, rempli de mesme gravité 
Qu'il eut en un conseil, d'une voix grosse et grave 
Fit à son fîlz pleurant cette harangue brave : 

« C'est donc en pleurs amers que j'yray au tombeau , 
Mon filz, mon cher espoir, mais plus cruel bourreau 
De ton père affligé : car la mort pasle et blesme 
Ne brise point mon cœur, comme tu fais toy-mesme : 
Regretteray-je donc le soing de te nourrir? 
N'as-tu peu;|bien vivant apprendre à bien mourir? » 

L'enfant rompt ces propos : « Seulement mes entrailles 
Vous ont senti, dit-il, et les rudes batailles 
De la prochaine mort n'ont point espouvanté 
L'esprit instruit de vous, le cœur par vous planté. 
Mon amour est esmeu, l'ame n'est pas esmeùe; 
Le sang, non pas le sens, se trouble à vostre veùe : 
Vostre blanche vieillesse a tiré de mes yeux 
De l'eau, mais mon esprit est un fourneau de feux : 



LES FEUX 37 

Feux pour brusier les feux que l'homme nous appreste, 
Que puissé-je trois fois pour l'un' et l'autre teste 
De vous et de mon oncle, et plus jeune et plus fort, 
Aller faire mourir la mort avec ma mort! » 

— « Donc, dit l'autre vieillard, o que ta force est molle, 
O Mort, à ceux que Dieu entre tes bras consolle ! 
Mon nepveu, ne plain pas tes pères perissans : 
Ils ne périssent pas. Ces cheveux blanchissans. 
Ces vieilles mains ainsy en malfaicteurs liées 
Sont de la fin des bons à leurs fins honorées : 
Nul grade, nul estât ne nous levé si haut 
Que donner gloire à Dieu au haut d'un eschafîaut. » 
— « Mourons, pères, mourons, ce dit l'enfant à l'heure. » 
L'homme est si inconstant à changer de demeure, 
La nouveauté luy plaist, et quand il est au lieu 
Pour changer cette fange à la gloire de Dieu, 
L'homme commun se plaint de pareille paroUe : 
Ils consolent leur fîlz et leur filz les consolle. 

Voicy entrer l'amas des sophistes docteurs. 
Qui au front endurcy s'aprochent séducteurs. 
Pour vaincre d'arguments les pretieuses âmes 
Que la raison céleste a mené dans les fiâmes. 
Mais l'esprit tout de feu du brave et docte enfant 
Voloit dessus l'erreur d'un sçavoir triomphant. 
Et malgré leurs discours, leurs fuittes et leurs ruzes, 
11 laissoit les caphards sans mot et sans excuses. 
La mort n'appelloit point ce bel entendement 
A regarder son front, mais sur chaque argument 



38 LES TRAGIQUES 

Prompt, aigu, advisé, sans doubte et sans refuge, 

En les rendant transis, il eut grâce de juge. 

A la fin du combat ces deux Eleazards 

Sur l'enfant à genoux couchant leurs chefs vieillards. 

Sortirent les premiers du monde et des misères, 

Et leur filz en chantant courut après ses pères, 

O cœurs, mourants à vie indomptez et vainqueurs, 
O combien vostre mort fit revivre de cœurs 1 

Nostre grand Beroalde a veu, docte Gastine, 
Avant mourir, ces traicls fruits de sa discipline. 
Ton privé compagnon d'escolles et de jeux 
L'escrit : le fasse Dieu ton compagnon de feux. 

O bien-heureux celuy qui, quand l'homme le tue, 
Arrache de l'erreur tant d'esprits par sa veùe : 
Qui monstre les thresors, et grâces de son Dieu, 
Qui butine en mourant tant d'esprits au millieu 
Des spectateurs esleus : telle mort est suivie 
Presque tousjours du gain de mainte belle vie; 
Mais les martyrs ont eu moins de contentement, 
De qui la laide nuict cache le beau tourment. 
Non que l'ambition y soit quelque salaire : 
Le salaire est en Dieu à qui la nuict est claire, 
Pourtant beau l'instrument de qui l'exemple sert 
A gaigner, en mourant, la brebis qui se perd. 

Je ne t'oublieray pas, ô ame bien-heureuse. 
Je tireray ton nom de la nuict ténébreuse. 
Ton martyre secret, ton exemple caché 
Sera par mes escrits des ombres arraché. 



LES FEUX 39 

Du berceau, du tombeau, je releva une fille, 

De qui je ne diray le nom ni la tamille : 

Le père encor vivant, plein de grâces de Dieu, 

En pais estranger lira en quelque lieu 

Qiielle fut cette mort dont il forma la vie. 

Ce père avoit tiré de la grand' bousclierie 

Sa fidelle moitié d'une tremblante main. 

Et un de leurs enfans, qui luy pendoit au sein : 

Deux filles, qui cuidoient que le nœud de la race 

Au sein de leurs parents trouveroit quelque place. 

Se vont jetter aux bras de ceux de qui le sang 

De la tendre pitié debvoit brusier le flanc. 

Ces parents, mais bourreaux, par leurs douces parolles^ 

Par menaces après, contraignoient aux idolles 

Ces cœurs vouez à Dieu, puis l'aveugle courroux 

Des inutiles mots les fit courir aux coups. 

Par trente jours entiers ces filles deschirées 

De verges et fers chauds demeurent asseurées : 

La nuict on les espie, et leurs sanglantes mains 

Joinctes tendoient au ciel ; ces proches inhumains 

Dessus ces tendres corps impiteux s'endurcirent. 

Si que hors de l'espoir de les vaincre ils sortirent. 

En plus noire mi-nuict, ils les jettent dehors, 

La plus jeune, n'aiant place entière en son corps. 

Est prise de la fiebvre, et tombe à demi morte. 

Sans poulx, sans mouvement, sur le seuil d'une porte ; 

L'autre s'enfuit d'efîroy, et ne peut ce discours 

Poursuivre plus avant le succès de ses jours. 



40 LES TRAGIQ^UES 

Le jour estant levé, le peuple esmeu advise 
Cet enfant que les coups et que le sang desguise, 
Inconneu, pour autant qu'en la nuict elle avoit 
Fuy de son logis plus loing qu'elle pouvoit. 
On porte à l'hospital cette ame esvanouye, 
Mais si tost qu'elle eut pris la parolle et la vie, 
Elle prie en son lict : « O Dieu, double ma foy. 
C'est par les maux aussy que les tiens vont à toy : 
Je ne t'oublieray point, mais, mon Dieu, fay en sorte 
Qu'à la force du mal je devienne plus forte. « 
Ce mot donna soupçon : on pense incontinent 
Que les esprits d'erreur n'alloient pas enseignant 
Les enfans de neufs ans, pour, des chansons si belles, 
Donner gloire au grand Dieu, au sortir des mamelles. 
Jesus-Christ, vray berger, sçait ainsy faire choix 
Ce ses tendres brebis, et les marque à la voix. 
Au bout de quelques mois des-jà la maladie 
Eut pitié de l'enfant, et luy laissoit la vie ; 
La fiebvre s'enfuit, et le dard de la mort 
Laissa ce corps si tendre avec un cœur si fort. 
L'aveugle cruauté enflamma, au contraire, 
A commettre la mort que la mort n'a peu faire : 
Les gardes d'hospital, qui un temps par prescheurs, 
Par propos importuns d'impiteux séducteurs. 
Par menaces après, par picquantes injures 
S'essaierent plonger cette ame en leurs ordures. 
L'enfant aux séducteurs disoit quelques raisons, 
Contre les menaçans se targuoit d'oraisons, 



LES FEUX 41 

Et comme ses tourments changoient de leur manière, 
D'elle mesme elle avoit quelque propre prière. 
Pour dernier instrument, ils estèrent le pain, 
La vie à la mi-morte, en cuidant par la faim. 
En ses plus tendres ans, l'attirer ou contraindre. 
Il fut plus malaisé la forcer que l'esteindre : 
La vie et non l'envie ils pressèrent si fort 
Quelle donne en trois jours les signes de la mort. 
Cet enfant, non enfant, mais ame des-jà saincte, 
De quelque beau discours, de quelque belle plainte, 
Estonnoit tous les jours, et n'amoUissoit pas 
Les vilains instruments d'un languissant trespas. 
Il avint que ses mains encores deschirées 
Receloient quelque sang aux playes demeurées : 
A l'effort de la mort sa main gauche saigna. 
Entière dans son sang innocent se baigna : 
En l'air elle haussa cette main desgouttante. 
Et pour dernière voix elle dit, gémissante : 
« O Dieu, pren moy la main, pren-la. Dieu secourant, 
Soustien-moy, conduy-moy au petit demeurant 
De mes maux achevez : il ne faut plus qu'une heure 
Pour faire qu'en ton sein à mon ayse je meure. 
Et que je meure en toy comme en toy j'ay vescu. 
Le mal gaigne le corps, prens l'esprit invaincu. » 
Sa parolle affoiblit, à peine elle profère 
Les noms demi-sonnez de sa sœur et sa mère, 
D'un visage plus gay elle tourna les yeux 
Vers le ciel de son lict, les plante dans les Cieux, 

6 



4î LESTRAGIQ_UES 

Puis à petits soupirs, l'ame vive s'advance 
Et après les regards et après l'espérance. 
Dieu ne refusa point ta main de cet enfant, 
Son œil vid l'œil mourant, le baisa triomphant. 
Sa main luy prit la main, et sa dernière haleine 
Fuma au sein de Dieu qui, présent à sa peine, 
Luy soustint le menton, l'esveilla de sa voix ; 
Il larmoya sur elle, il ferma de ses doigts 
La bouche de loiiange, achevant sa prière. 
Baissant des mesmes doigts pour la fin la paupière : 
L'air tonna, le ciel plut, les simples éléments 
Sentirent à ce coup tourment de ces tourments. 
O François desreiglez, où logent vos polices, 
Puis que vos hospilaux servent à tels offices ? 
Que feront vos bourdeaux et vos brelans pilleurs, 
La forest, le rocher, la caverne aux voleurs ? 

Mais quoy ? des saincts tesmoings la constance affermie 
Avoit lassé les poingts de la gent ennemie. 
Noyé l'ardeur^des feux, seiche le cours des eaux, 
Emoussé tous les fers, usé tous les cordeaux, 
Quand des autels de Dieu l'inextinguible zelle 
Mit au feu l'estomach de maint et maint fidelle, 
Sur tout de trois Anglois qui, en se complaignant 
Que des affections le grand feu s'esteignant, 
Avec luy s'estouffoit l'autre fiamme ravie, 
Qui est l'ame de l'ame et l'esprit de la vie. 
Ces grands cœurs ne voulants que l'ennemy rusé 
Par un siècle de_*guerre eut, plus fin, desguisé 



LES FEUX 4Î 

En des combats de fer le combat de l'Eglise, 

Poussez du doigt de Dieu, ils firent entreprise 

D'aller encor livrer un assaut hazardeux 

Dans le nid de Sathan ; mais de ces trois, les deux 

Prescherent en secret, et la ruse ennemie 

En secret estouffa leur martyre et leur vie. 

Le tiers, après avoir essayé par le bruict 

A cueillir sur leur cendre encore quelque fruict. 

Rendit son coup public et publicque sa peine. 

Humains qui prononcez une sentence humaine 
Contre cette action, nommant témérité 
Ce que le Ciel départ de magnanimité, 
Vous dictes que ce fut un effort de manie 
De porter de si loing le thresor de sa vie. 
Aller jusques dans Rome, et aux yeux des Romains 
Altacquer l'Antéchrist, luy arracher des mains 
L'idoUe consacrée, aux pieds l'aiant foulée, 
Consacrer à son Dieu son ame consolée ; 
Vous qui, sans passion, jugez les passions, 
Dont l'esprit tout de feu esprend nos motions, 
Lians le doigt de Dieu aux principes ethicques. 
Les tesmoignages saincts ne sont pas politicques 
Assez à vostre gré : vous ne connoissez point 
Combien peut l'Esprit sainct, quand les esprits il poinct. 
Que blasmez-vous icy? l'entreprise bouillante, 
Le progrez sans changer, ou la fin triomphante ? 
Est-ce entreprendre mal d'aller annoncer Dieu 
Du grand siège d'erreur au superbe millieu ? 



44 LESTRAGICLUES 

Est-ce mal avancé la chose encommencée 
De changer cinq cents lieux sans changer de pensée ? 
Est-ce mal achever de piller tant de cœurs 
Dedans les seins tremblants des pasles spectateurs? 
Nous avons veu les fruicts et ceux que cette escole 
Fit, en Rome, quitter et Rome et son idole. 
Ouy, mais c'est desespoir, avoir la liberté 
En ses mains et choisir une captivité. 
Les trois enfants vivoient libres et à leur ayse : 
Mais l'aise leur fut moins douce que la fournaise. 
On refusoit la mort à ces premiers chrestiens 
Qui recherchoient la mort sans fers et sans liens : 
Paul, mis en liberté d'un coup du ciel, refuse 
La douce liberté. Qui est-ce qui l'accuse? 
Apprenez, cœurs transis, esprits lents, juges froids, 
A prendre loy d'enhaut, non y donner des loix : 
Admirez le secret que l'on ne peut comprendre : 
En louant Dieu, jettez des fleurs sur cette cendre. 
Ce tesmoing endura du peuple esmeu les coups, 
Il fut laissé pour mort, non esmeu de courroux, 
Et puis voyant cercher des peines plus subtiles. 
Et rengreger sa peine, il dit : « Cerchez, Perilles '. 
Cerchez quelques tourments longs et ingénieux, 
Le coup de l'Eternel n'en paroistra que mieux : 
Mon ame, contre qui la moit n'est gueres forte, 
Aime à la mettre bas de quelque brave sorte. » 
Sur un asne on le lie, et six torches en feu 
Le vont de rue en rue asseichant peu à peu. 



LES FEUX 45 

On biusle tout premier et sa bouche et sa langue : 
A un des boutte-feux il fit cette harangue : 
» Tu n'auras pas l'esprit : Qui t'a, chetif, appris 
Que Dieu n'entendra point les voix de nos esprits? » 
Les flambeaux traversoient les deux joiies rosties 
Qu'on entendit : Seigneur, pardonne à leurs follies : 
Us bruslent son visage, ils luy crèvent les yeux, 
Pour chasser la pitié en le monstrant hideux : 
Le peuple s'y trompoit, mais le Ciel de sa place 
Ne contempla jamais une plus claire face : 
Jamais le paradis n'a ouvert ses thresors 
Plus riant à esprit séparé de son corps : 
Christ luy donna sa marque, et le voulut faire estre 
Imitateur privé des honneurs de son maistre, 
Monté dessus l'asnon, pour entrer tout en paix 
Dans la Hierusalem permanente à jamais. 

Ouy, le ciel arrousa ces graines espandûes, 
Les cendres que fouloit Rome parmy ses rues : 
Tesmoing ce blanc vieillard que trois ans de prisons 
Avoient mis par delà le rooUe des grisons : 
Qui à ondes couvroit de neiges sans froidure 
Les deux bras de cheveux, de barbe la ceinture. 
Ce cygne fut tiré de son obscur estuy 
Pour gagner par l'effroy ce que ne peut l'ennuy : 
De près il vit briser si douloureuse vie, 
Et tout au lieu de peur anima son envie : 
Le docte confesseur qui au feu l'assista, 
Changé, le lendemain, en chaire présenta 



46 LES TRAG1Q.UES 

Sa vie au mesme feu, maintenant l'innocence 
De son vieillard client : la paisible assistance 
Sans murmure escouta les nouvelles raisons, 
Apprit de son prescheur comment, dans les prisons, 
Celuy qui eut de solde un escu par journée 
Avoit entre les fers sa despence ordonnée, 
Vivant d'un sol de pain : ainsj le prisonnier 
En un pauvre crotton le fit riche ausmonnier. 
Ce peuple pour ouïr ces choses eut oreilles, 
Mais n'eut pour l'accuser de langue. Les merveilles 
De Dieu font quelquesfois en la constante mort 
Ou en la liberté quelque fois leur effort. 

De mesme escoUe vint, après un peu d'espace, 
Le Maigre, capucin : cestuy-cy en la face 
Du pape non clément l'appella ante-Christ, 
Faisant de vive voix ce qu'autre par esciit. 
Il avoit recerché dedans le cloislre immonde 
La séparation des ordures du monde ; 
Mais y aiant trouvé du monde les retraicts, 
Quarante jours entiers il desploia les traicts, 
En la chaire d'erreur, de la vérité pure, 
La robbe de mensonge estant sa couverture. 
Un sien juge choisy, par luy jugé, appris 
Et depuis fugitif, nous donna dans Paris 
La suilte de ces morts, à esclorre des vies. 
Pour l'honneur des Anglois contre les calomnies : 
Mais il se ravissoit sur ce qu'avoit presché 
L'esprit sans corps, par qui le corps bruslé, seiche, 



LESFEUX 47 

N'estoit plus sa maison, mais quelque tendie voile, 
Comme un guerrier parfaict, campant dessoubs la toile. 
Qu'on menace de feu ces corps des-jà brisés : 
O combien sont ces feux par ceux-là mesprisez ! 
Ceux-là battent aux champ, ces âmes militantes 
Pour aller au combat mettent le feu aux tentes. 

Le primptemps de l'Eglise et l'esté sont passez, 
Si serez-vous par moy, verds boutons, amassez ; 
Encor esclorrez-vous, fleurs si franches, si vives, 
Bien que vous paroissiez dernières et tardives : 
On ne vous lairra pas, simples de si grand prix, 
Sans vous voir et flairer au céleste pourpris ; 
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise. 
Vous avez esjoui l'automne de l'Eglise : 
Les grands feux de la chienne oublioient à brusier. 
Le froid du scorpion rendoit plus calme l'air, 
Cest air doux qui tout autre en malices excède 
Ne fît tiedes vos cœurs en une saison tiède. 
Ce fut lors que l'on vid les lions embrazer 
Et chasser, barriquez, leur Nebucadnezer, 
Qui à son vieil Bernard remonstra sa contrainte 
De l'exposer au feu si mieux n'aimoit par feinte 
S'accommoder au temps : le vieillard chevelu 
Respond : « Sire, j'estois en tout temps résolu 
D'exposer sans regret la fin de mes années, 
Et ores les voiant en un temps terminées 
Où mon grand Roi a dit : Je suis contrainct, ces voix 
M'osteroient de mourir le deuil si j'en avois. 



48 LES TRAGIQUES 

Or VOUS et tous ceux-là qui vous ont peu contraindre 

Ne me contraindrez pas, car je ne sçay pas craindre, 

Puis que je sçay mourir. » La France avoit mestier 

Que ce potier fust roy, que ce roy fiist potier. 

De cet esprit royal la bravade gentille 

Mit en fiebvre Henry. De ce temps, la Bastille 

N'emprisonnoit que grands, mais à Bernard il faut 

Une grande prison et un grand eschaffaut. 

Vous eustes ce vieillard compagnon en vos peines. 

Compagnon de liens, âmes parisiennes. 

On vous offrit la vie aux despens de l'honneur : 

Mais vostre honneur marcha soubs cehiy du Seigneur 

Au triomphe immortel, quand du tyran la peine 

Plustot que son amour vous fit choisir la haine. 

Nature s'emploiant sur cette extrémité 

En ce jour vous para d'angelicque beauté : 

Et pource qu'elle avoit en son sein préparées 

Des grâces pour vous rendre en vos jours honorées. 

Prodigue, elle versa en un pour ses enfans 

Ce qu'elle reservoit pour le cours de vos ans. 

Ainsy le beau soleil monstre un plus beau visage, 

Faisant un soutre clair soubs l'espais du nuage, 

Et se faict par regrets, et par désirs aimer. 

Quand ses rayons du soir se plongent en la mer. 

On dit du pèlerin quand de son lict il bouge, 

Qu'il veut le matin blanc, et avoir le soir rouge. 

Vostre naissance, enfance, ont eu le matin blanc ; 

Vostre coucher heureux rougit en vostre sang. 



LES FEUX ^9 

Beautez, vous advanciez d'où retournoit Moyse 
Quand sa face parut si claire et si exquise. 
D'entre les couronnez, le premier couronné 
De tels raions se vit le front environné. 
Tel, en voyant le ciel, fut veu ce grand Estienne, 
Quand la face de Dieu brilla dedans la sienne. 
O astres bien-heureux, qui rendez à nostre œil 
Ses mirouers et rayons, lunes du grand soleil ! 

Dieu vid donc de ses yeux, d'un moment dix mil'ames 
Rire à sa vérité, en despitant les flammes : 
Les uns qui, tout chenus d'ans et de saincteté, 
Mouroient blancs de la teste et de la pieté; 
Les autres, mesprisans au plus fort de leur aage 
L'effort de leurs plaisirs, eurent pareil courage 
A leurs virilitez ; et les petis enfans. 
De qui l'ame n'estoit tendre comme les ans, 
Donnoient gloire au grand Dieu, et de chansons nouvelles 
S'en couroient à la mort au sortir des mamelles, 
Quelques uns des plus grands, de qui Dieu ne voulut 
Le salut impossible, et d'autres qu'il esleut, 
Pour prouver par la mort, constamment recerchée, 
La docte vérité comme ils l'avoient preschée. 
Mais beaucoup plus à plain qu'aux doctes et aux grands, 
Sur les pauvres abjects sainctement ignorants 
Parut sa grand'bonté, quand les braves courages 
Que Dieu voulut tirer des fanges des villages 
Vindrent faire rougir devant les yeux des roys 
La folle vanité, l'esprit donna des voix 

Les Tragiques. — T. II. 7 



5o LES TRAGICLU ES 

Aux muets pour parler, aux ignorants des langues, 
Aux simples des raisons, des preuves, des harangues, 
Ne les fit que l'organe à prononcer les mots 
Qui des docteurs du monde etîaçoient les propos. 
Des inventeurs subtils les peines plus cruelles 
N'ont attendri le sein des simples damoiselies : 
Leurs membres délicats ont souffert, en maint lieu. 
Le glaive et les fagots en donnant gloire à Dieu : 
Du Tout-Puissant la force au cœur mesme des femmes 
Donna vaincre la mort et combattre les flammes : 
Les cordes des geôliers deviennent leurs carquans, 
Les chaînes des posteaux leurs mignards jaserans : 
Sans plaindre leurs cheveux, leur vie et leurs délices, 
Elles les ont à Dieu rendus en sacrifices. 

Quand la guerre, la peste et la faim s'approchoient, 
Les trompettes d'enfer plus eschauffez preschoient 
Les armes, les fagots, et, pour appaiser l'ire 
Du ciel, on presentoit un fidelle au martyre. 
« Nous serions, disoient-ils, paisibles, saouls et sains. 
Si ces meschans vouloient faire prière aux saincts. » 
Vous eussiez dit plus vray, langues fausses et folles. 
En disant : ce mal vient de servir aux idolles : 
Parfaicts imitateurs des abusez païens, 
Appaisez-vous le ciel par si tristes moiens ? 
Vous deschirez encor et les noms et les vies 
Des inhumanitez et mesmes calomnies 
Que Rome la payenne infidelle inventa, 
Lors que le filz de Dieu sa bannière y planta. 



LES FEUX 



5i 



Nous sommes des premiers images véritables : 
Imprudents, vous prenez des Nerons les vocables. 
Encontre ces chrestiens, tout s'esmeut par un bruit 
Qu'ils mangeoiont les enfants, qu'ils s'assembloient la nuict 
Pour tuer la chandelle et faire des meslanges 
D'inceste, d'adultère, et des crimes estranges. 
Ils voioient tous les jours ces chrestiens accusez 
Ne cercher que l'horreur des grands feux embrasez, 
Et Ciprian disoit : « Les personnes charnelles 
Qui aiment leurs plaisirs cerchent-ils des fins telles? 
Comment pourroit la mort loger dans les désirs 
De ceux qui ont pour Dieu la chair et les plaisirs? » 
Jugez de quel crayon, de quelle couleur vive 
Nous portons dans le front de l'Eglise primitive. 

O bien-heureux esprits qui, en changeans de lieu. 
Changez la guerre en paix, et qui aux yeux de Dieu 
Souffrez, mourez pour tel de qui la recompense 
N'a le vouloir borné non plus que la puissance ! 
Ce Dieu là vous a veus et n'a aimé des cieux 
L'indicible plaisir, pour approcher ses yeux 
Et sa force de vous : cette constance extresme 
Qui vous a faict tuer l'enfer et la m.ort blesme. 
Qui a faict les petits résister aux plus grands, 
Qui a faict les bergers vainqueurs sur les tyrans. 
Vient de Dieu, qui, présent au millieu de vos flamines, 
Fit mespriser les corps pour délivrer les âmes. 
Ainsy en ces combats, ce grand chef souverain 
Commande de la voix et combat de la main : 



52 LESTRAGIQJJES 

Il marche au rang des siens ; nul champion en peine 
N'est sans la main de Dieu cjui par la main le meine. 

Quand Dieu eut tournoyé la terre tout en feu 
Contre sa vérité, et après qu'il eut veu 
La souffrance des siens, au contraire il advise 
Ceux qui tiennent le lieu et le nom de l'Eglise 
Yvres de sang, de vin, qui, enflez au millieu 
Du monde et des malheurs, blasphèment contre Dieu ; 
Presidans sur le fer, commandent à la guerre; 
Possedans les grandeurs, les honneurs de la terre, 
Portoient la croix en l'or et non pas en leurs cœurs, 
N'estoient persécutez, mais bien persécuteurs : 
Au conseil des tyrans ils eslevoient leurs crestes, 
Signoient et refusoient des peuples les requestes ; 
Jugeoient et partageoient,en grondans comme chiens, 
Des pauvres de l'Eglise et les droicts et les biens. 
Sel sans saveur, bois verd qui sans feu rend fumée, 
Nuage sans liqueur, abondance affamée. 
Comme l'arbre enterré au dessus du nombril, 
Offusqué par sa graisse et par elle steril : 
D'ailleurs, leurs fautes sont descouvertes et nues : 
Dieu les vid à travers leurs fueilles mal cousues, 
Se disans conseillers, desquels l'ordre et le rang 
Ne permet de tuer et de juger au sang : 
Ceux là changeans de nom et ne changeants d'office. 
Après soliciteurs, non juges des supplices. 
Furent trouvez sortants des jeux et des festins 
Ronfler aux seins enflés de leurs pasles putains. 



LES FEUX 5J 

Dieu voulut en voir plus, mais de regret et d'ire 
Tout son sang escuma : il fuit, il se retire, 
Met ses mains au devant de ses yeux en courroux. 
Le Tout-Puissant ne peut résider entre nous : 
Sa barbe et ses cheveux de fureur hérissèrent, 
Les sourcils de son front en rides s'enfoncèrent. 
Ses yeux changez en feu jetterent pleurs amers, 
Son sein enflé de vent vomissoit des esclairs. 

Il se repentit donc d'avoir formé la terre : 
Tantost il prit au poing une masse de guerre, 
Une boeste de peste, et de famine un vent ; 
Il veut mesler la mer et l'air en un moment. 
Pour faire encor un coup, en une arche reclose, 
L'eslection des siens; il pense, il se propose 
Son alliance saincte; il veut garder sa foy 
A ceux qui n'en ont point, car ce n'est pas un roy 
Tel que les tyranneaux qui remparent leur vie 
De glaives, de poisons et de la perfidie : 
Il tient encor serrez les maux, les eaux, les feux, 
Et pour laisser combler le vice aux vicieux. 
Souffrit et n'aima pas, permit et ne fut cause 
Du reste de nos maux : puis d'une longue pause, 
Pensant profondement, courba son chef dolent, 
Finit un dur penser d'un sanglot violent : 
Il croiza ses deux bras, vers le Ciel les relevé : 
Son cœur ne peut plus faire avec le monde trêve : 
Lors d'un pied dépité refrappant par sept fois 
La poudre, il fît venir quatre vents soubs les loix 



54 



LES TRAGIQUES 



D'un chariot volant, puis sans ouvrir sa veùe 
Il sauta de la terre en l'obscur de la nue : 
La terre se noircit d'espais aveuglement, 
Et le ciel rayonna d'heureux contentement. 




LES FERS 




LIVRE CINQUIÈME 



LES FERS 




lEU retira ses yeux de la terre ennemie : 
La justice et la foy, la lumière et la vie 
S'envolèrent au Ciel : des ténèbres l'espais 
Jouissoit de la terre et des hommes en paix. 

Comme un roy justicier quelquefois abandonne 

La royalle cité, siège de sa couronne, 

Pour, en faisant le tour de son royaume entier, 

Voir si ses vices-rois exercent leur mestier, 

Aux lieux plus eslognez refréner la licence 

Que les peuples mutins prenent en son absence ; 

Puis, ayant poursuivy sa visite et son tour, 

S'en rêva désiré en son premier séjour. 



1 



58 LES TRAGICLUES 

Son Parlement, sa Cour, son Paris ordinaire 

A son heureux retour ne sçavent quelle chère 

Ne quels gestes mouvoir, pour au roy tesmoigner, 

Que tout plaisir voulut avec lui s'eslongner. 

Tout plaisir retourner au retour de sa face, 

Ainsy (sans définir de l'Eternel la place, 

Mais comme il est permis aux tesmoignages saincts 

Comprendre le céleste aux termes des humains) 

Ce grand Roy de tous rois, ce Prince de tous princes. 

Lassé de visiter ses rebelles provinces. 

Se rassit en son throsne, et d'honneur couronné 

Fit au peuple du Ciel voir son chef rayonné. 

Les célestes bourgois, afîamez de sa gloire, 

Volent par millions à ce palais d'yvoire : 

Les habitants du Ciel comparurent à l'œil 

Du grand soleil du monde et de ce beau soleil : 

Les Séraphins ravis le contemploient à veûe, 

Les Chérubins couverts (ainsy que d'une nue) 

L'adoroienl soubs un voile : un chacun en son lieu, 

Extatic, reluisoit de la face de Dieu; 

Cet amas bien-heureux mesloit de sa présence 

Clarté dessus clarté, puissance sur puissance : 

Le haut pouvoir de Dieu sur tout pouvoir estoit, 

Et son ihiosne eslevé sur les throsnes montoit. 

Parmy les purs esprits survint l'esprit immonde, 
Quand Satan, halletant d'avoir tourné le monde. 
Se glissa dans la presse : aussy tost l'œil divin 
De tant d'esprits bénits tria l'esprit malin. 



LES FERS 59 

Il n'esbioiiit de Dieu la clarté singulière 

Quoy qu'il fust clesguisé en ange de lumière : 

Car sa face estoit belle, et ses yeux clairs et beaux, 

Leur fureur addoucie ; il desguisoit ses peaux 

D'un voile pur et blanc de robbes reluisantes : 

De ses reins retroussez les pennes blanchissantes 

Et les aisles croissoient sur l'eschine en repos : 

Ainsj que ses habits il farda ses propos, 

Et composoit encor sa contenance douce 

Quand Dieu l'empongne au bras, le lire, se courouce. 

Le sépare de tous et l'interrogue ainsy : 

(( D'où viens-tu, faux Satan ? que viens-tu faire icy ? » 

Lors le trompeur trompé d'asseuré devint blesme, 

L'enchanteur se trouva desenchanté luy-mesme, 

Son front se seillonna, ses cheveux hérissez. 

Ses yeux flambants dessoubs les sourcils refroncés, 

Le crespe blanchissant qui les cheveux luy cœuvre • 

Se change en mesme peau que porte la couleuvre 

Qu'on appelle coëffée, ou bien en telle peau 

Que le serpent mué despoùille au temps nouveau. 

La bouche devint pasie; un changement estrange 

Luy donna front du diable et osta celuy d'ange. 

L'ordure le flestrit, tout au long se respand, 

La teste sa descoëffe et se change en serpent : 

Le pennache luisant et les plumes si belles 

Dont il contrefaisoit les angelicques ailes. 

Tout ce blanc se ternit, ces aisles, peu à peu 

Noires, se vont tachant de cent marques de feu, 



6o LESTRAGIQJUES 

En dragon affricain ; lors sa peau mouchettée : 

Comme un ventre d'aspic se trouve marquettée : 

Il tomba sur la voûte, où son corps s'ailongeant, 

De diverses couleurs et venin se changeant, 

Le ventre jaunissant et noirastre la queiie, 

Pour un ange trompeur mit un serpent en veiie. 

La parolle \uy faut, le front de l'effronté 

Ne pouvoit supporter la saincte majesté. 

Qui a veu quelque fois prendre un coupeur de bourse 

Son œuvre dans ses mains, qui ne peut à la course 

Se sauver, desguiser ou nier son forfaict? 

Satan n'a plus les tours desquels il se deffaict : 

S'il fuit, le doigt de Dieu par tout le monde vole : 

S'il ment. Dieu juge tout et connoist sa parole. 

Le criminel pressé, repressé plusieurs fois. 

Tout enroué trouva l'usage de la voix, 

Et respond en tremblant : « Je viens de voir la terre, 

La visiter, la ceindre et y faire la guerre; 

Tromper, tenter, ravir, tacher à décevoir 

Le riche en ses plaisirs, le pauvre au desespoir : 

Je viens de redresser emprise sur emprise, 

Les fers après les feux encontre ton Eglise : 

Je viens des noirs cachots, tristes d'obscurité, 

Piper les foibles cœurs du nom de liberté, 

Fasciner le vulgaire en estranges merveilles, 

Assiéger de grandeurs des plus grands les oreilles. 

Peindre aux cœurs amoureux le lustre des beautez, 

Aux cruels par mes feux doubler les cruautez, 



LES FERS 6i 

Appaster (sans saouler) le vicieux du vice, 
D'honneurs l'ambition, de présents l'avarice. 

— Pourtant (dit l'Eternel), si tu as esprouvé 
La constance des miens, Satan, tu as trouvé 
Toute confusion sur ton visage blesme, 
Quand messaincts champions, en liiant la mort mesmo. 
Des coeurs plus abbrutis arrachent les soupirs : 
Tu as grincé les dents en voiant ces martyrs 
Te destruire la chair, le monde et ses puissances 
Et les tableaux hideux de leurs noires oiTences 
Que tu leur alTrontois; et quand je t'ay permis 
De les livrer aux mains de leurs durs ennemis, 
La peine et la douleur sur leur chair augmentée 
A veu le corps destruict, non l'ame espouventée. » 

Le calomniateur respondit : « Je sçay bien 
Qu'à un vivre fâcheux la mort est moins que rien : 
Ces cerveaux à qui l'heur et le plaisir tu ostes, 
Seichez par la vapeur qui sort des fausses costes, 
S''affligent de terreurs, font en soy des prisons 
Qui ferment le guichet aux humaines raisons. 
Ils sont chassez par tout et si las de leur fuitte 
Qu'au repos des crottons la peine les invitte : 
On leur oste les biens, ils sont pressez de faim, 
Ils ayment la prison qui leur donne du pain. 
Puis, vivants sans plaisir, n'auront-ils point d'envie 
De guérir par la mort une mortelle vie ? 
Aux cachots estoufîez on les va secourir 
Qiiand on leur va donner un peu d'air pour mourir. 



6î LESTRAGICLUES 

La pesanteur des fers quand on les en délivre 
Leur est quelque soûlas au changement de vivre : 
L'obscur de leurs prisons à ces désespérez 
Faict désirer les feux dont ils sont esclairez : 
Mais si tu veux tirer la preuve de ces âmes, 
Oste-les des couteaux, des cordeaux et des fîammes : 
Laisse l'aize venir, change l'adversité 
Au favorable temps de la prospérité ; 
Mets-les à la fumée et au feu des batailles, 
Verse de leurs haineux à leurs pieds les entrailles; 
Qu'ils manient du sang : enflamme un peu leurs yeux 
Du nom de conquerans ou de victorieux ; 
Pousse les gouverneurs des villes et provinces. 
Jette dans leurs troupeaux l'excellence des princes, 
Qu'ils soient solliciteurs d'honneur, d'or et de bien; 
Meslons Testât des rois un peu avec le tien. 
Le vent de la faveur passe sur ces courages, 
Que je les ploie au gain et aux macquerelages ; 
Qu'ils soient de mes prudents, et pour le faire court, 
Je leur montre le ciel au mirouër de la court. 
Puis après, tout soudain que ta face changée 
Abandonne sans cœur la bande encouragée. 
Et lors, pour essaier ces hauts et braves cœurs, 
Laisse-les chatouiller d'ongles des massacreurs; 
Laisse-les deschirer : ils auront leur fiance 
En leur princes puissants et non en ta puissance. 
Des princes les meilleurs au combat périront. 
Les autres au besoing, lasches, les trahiront. 



LES FERS 6Î 

Ils ne connoistiont point ni la foi ni la grâce, 
Ains te blasphémeront, Eternel, en ta face : 
Si tout ne réussit, j'ay encore un tyson 
Dedans mon arcenal, qui aura sa saison; 
C'est la guerre d'argent qu'après tout je prépare. 
Quand le règne sera hors les mains d'un avare, 
De tant de braves cœurs et d'excellents esprits 
Bien peu refuseront du sang juste le prix : 
C'est alors que je tiens plus seure la defîaicte. 
Quand le mal d'Israël viendra par le prophète. 
Que je fasse toucher l'hypocrite pasteur 
L'impure pension ; si bien qu'esprit menteur, 
J'entre aux chefs des Achabs par langues desbauchées, 
De mes cornus donnans des soufflets aux Michées. 
Ces faux Sedecias, puissants d'or et faveur. 
Vaincront par doux propos soubs le nom de Sauveur : 
Flatteurs, ils poliront de leurs friandes limes 
Le discours œquivocque et les mots homonymes. 
Deschaine-moy les poings, remets entre mes mains 
Ces chrestiens obstinez qui, parmy les humains, 
Font gloire de ton nom : si ma force est esteinte, 
Lors je confesseray que ton Eglise est saincte. 
« Je te permets, Satan (dit l'Eternel alors), 
D'esteindre par le fer la plus-part de leur corps : 
Fay, selon ton dessein, les âmes réservées, 
Qui sont en mon conseil, avant le temps sauvées. 
Ton filet n'enclorra que les abandonnez 
Qui furent nez pour toy premier que feussent nez ; 



64 LESTRAGIQ.UES 

Mes champions vainqueurs, vaisseaux de ma victoire, 
Feront servir ta ruse et ta peine à ma gloire. » 

Le Ciel pur se fendit; se fendant, il eslance 
Geste peste du ciel aux pestes de la France : 
Il trouble tout, passant : car, à son devaller, 
Son précipice esmeut les malices de l'air, 
Leur donne pour tambour et chamade un tonnerre : 
L'air qui estoit en paix confus se trouve en guerre : 
Les esprits des humains, agitez de fureurs, 
Eurent part au changer des corps supérieurs. 
L'esprit dans un Typhon pirouettant arrive 
De Seine, tout poudreux, à l'ondo_yante rive. 

Ce que premier il trouve à son advenement 
Fut le preparatif du brave bastiment 
Que desseignoit pour lors la peste florentine : 
De dix mille maisons il voiia la ruine 
Pour estofîe au dessein : le serpent captieux 
Entra dans cette royne, et pour y entrer mieux 
Fit un corps aéré de colomnes parfaictes. 
De pavillons hautains, de folles girouettes, 
De dômes accomplis, d'escaliers sans noyaux, 
Fenestrages dorez, pilastres et portaux. 
Des salles, cabinets, des chambres, galeries; 
En fin d'un tel project que sont les Thuileries. 
Comme idée, il gaigna l'imagination. 
Du chef de Jesabel il prit possession; 
L'ardent désir logé avorte d'autres vices. 
Car ce que peut troubler ces desseins d'édifices 



LES FERS 65 

Est condamné à morl par ces volans désirs, 

A qui le sang n'est cher pour servir aux plaisirs. 

Ce butin conquesté, cet œil ardent descouvre 

Tant de gibier pour soy dans le palais du Louvre, 

11 s'acharne au pillage, et l'enchanteur rusé, 

Tantost en conseiller finement desguisé. 

En prescheur pénitent et en homme d'Eglise, 

Il mutine aisément, il conjure, il attise. 

Le sang, l'esprit, le cœur, et l'oreille des grands, 

Rien ne luy est fermé, mesme il entre dedans 

Le conseil plus estroit : pour mieux filer sa trame, 

Quelquefois il se vest d'un visage de femme. 

Et pour pipper un cœur s'arme d'une beauté. 

S'il faut s'authoriser, il prend l'authorité 

D'un visage chenu qu'en rides il assemble. 

Penchant son corps voûté sur un baston qui tremble, 

Donne au proverbe vieux ce que peut faire l'art 

Pour y accommoder le style d'un vieillard. 

Pour l'œil d'un fat bigot l'afîronteur hypocrite 

De chapelets s'enchaine en guise d'un hermite, 

Chaussé de capuchons et de frocs inconnus. 

Se faict pâlir de froid par les pieds demi-nuds, 

Se faict frère ignorant pour plaire à l'ignorance, 

Puis souverain des Roys par poincts de conscience, 

Faict le sçavant, départ au siècle la vertu, 

Ment le nom de Jésus ; de deux robbes vestu, 

Il fait le justicier pour tromper la justice. 

Il se transforme en or pour vaincre l'avarice 

Les Tragiques. — T. II. 9 



66 LESTRAGl(i_UES 

Du grand temple Romain; il esleve aux hauts lieux 

Ses esclaves gaignez, les fait roiier des yeux, 

Les précipite au mal, ou cet esprit immonde 

D'un haut mont leur promet les royaumes du monde ; 

Il desploie en marchand à ces jeunes seigneurs, 

Pour trafficl de péché, de France les honneurs. 

Cependant, visitant l'ame de maint ficlelle. 

Il pippe un zélateur de son aveugle zelle : 

Il desploie, piteux, tant de malheurs passez. 

En donne un goust amer à ces esprits lassez : 

11 désespère l'un, l'autre il perd d'espérance, 

Il estrangle en son lict la blanche patience : 

Et cette patience il réduit en fureur, 

Il monstre son pouvoir d'efficace d'erreur : 

Il faict que l'assaillant en audace persiste. 

Et l'autre à la fureur par la fureur résiste. 

Ce project estably, Satan en toutes parts 

Des règnes d'occident despescha ses soudards : 

Les ordes légions d'anges noirs s'envolèrent. 

Que les enfers esmeus à ce poinct decouplerent : 

Ce sont ces esprits noirs qui de subtils pinceaux 

Ont mis au Vatican les excellens tableaux, 

Où l'Antéchrist, saoulé de vengeance et de playe. 

Sur l'effect de ses mains en triomphant s'esgaie. 

Si l'enfer fut esmeu, le ciel le fut aussy. 
Les esprits vigilans qui ont toujours soucy 
De garder leurs agneaux, le camp sacré des Anges, 
Destournoit des chrestiens ces accidents estranees. 



LES FtRS 67 

Tels contraires desseins produisirent çà-bas 
Des purs et des impurs les assidus combats. 
Chacun des esprits saincts ayant fourni sa tasclie, 
Et retourné au ciel comme à prendre relatlie, 
Representoit au vif, d'un compas mesuré, 
Dans le large parvis du haut ciel azuré, 
Aux yeux de l'Eternel, d'une science exquise, 
Les hontes de Satan, les combats de l'Eglise. 
Le paradis, plus beau de spectacles si beaux, 
.\ima le parement de tels sacrez tableaux, 
Si que, du vif esclat de couleurs immortelles. 
Les voûtes du haut ciel reluiserent plus belles. 
Tels serviteurs de Dieu, peintres ingénieux, 
Par ouvrages divins representoient aux yeux 
Des martyrs bien-heureux une autre saison pire 
Que la saison des feux n'avoit faict le martyre. 
En cela fut permis aux esprits triomphans 
De voir Testât piteux ou l'heur de leurs enfans. 
Les pères contemploient l'admirable constance 
De leur postérité, qui, en tendrelle enfance, 
Pressoient les mesmes pas qu'ils leur avoient tracez. 
Autres voioient du ciel leurs portraicls etîacez 
Sur leur race doubteuse, en qui l'ame déteste 
Les dégénérez cœurs, jaçoit qu'il ne leur reste 
De passion charnelle, et qu'en ce sacré lieu 
Il n'y ait zelle aucun que la gloire de Dieu. 
Encor pour cette gloire à leurs filz ils prononcent 
Le redoutable arrest de celuy qu'ils renoncent, 



68 LES TRAGIQUES 

Comme les dons du ciel ne vont de rang en rang 
S'attachans à la race, à la chair et au sang. 
Tantost ils remarquoient les bras pesants de Moyse, 
Et d'Israël fuyant l'enseigne en terre mise : 
Puis Dieu levé ses bras et cette enseigne, alors 
Qu'afoiblis aux moiens, par foj nous sommes forts : 
Puis elle dépérit quand, orgueilleux, nous sommes, 
Sans le secours de Dieu, secourus par les hommes. 

Les zélateurs de Dieu, les citoyens péris 
En combattant pour Christ, les loix et le pays, 
Remarquoient aisément les batailles, les bandes, 
Les personnes à part et petites et grandes. 
Ceux qui de tels combats passèrent dans les cieux, 
Des yeux de leurs esprits voient des autres yeux : 
Dieu met en cette main la plume pour escrire 
Où un jour il mettra le glaive de son ire. 
Les conseils plus secrets, les heures et les jours. 
Les actes et le temps sont par soigneux discours 
Adjoustez au pinceau : jamais à la mémoire 
Ne fut si doctement sacrée une autre histoire : 
Car le temps s'y distingue, et tout l'ordre des faicts 
Est si parfaictement par les Anges parfaicts 
Escrit, déduit, compté, que par les mains sçavantes 
Les plus vieilles saisons encor luy sont présentes. 
La fureur, l'ignorance, un prince redoubté. 
Ne font en ces discours tort à la vérité. 

Les yeux des bien-heureux aux peintures advisent 
Plus qu'un pinceau ne peut, et en l'histoire lisent 



LES FERS 69 

Les premiers fers tirez et les émotions 

Qui brusloient d'un subject diverses nations. 

Dans le ciel desguisé, historien des terres, 

Ils lisent en leurs paix les efforts de nos guerres : 

Et les premiers objets de ses yeux saincts et beaux 

Furent au rencontrer de ces premiers tableaux. 

Le premier vous présente une aveugle Bellone 
Qui s'irrite de soy, contre soy s'enfellonne, 
Ne souffre rien d'entier, veut tout voir à morceaux. 
On la void deschirer de ses ongles les peaux; 
Ses cheveux gris, sans loy, sont sanglantes vipères 
Qui lui crèvent le sein, dos et ventre d'ulcères, 
Tant de coups cju'ils ne font qu'une playe en son corps. 
La louve boit son sang, et faict son pain de morts. 

Voicy de toutes parts du circuy de la France, 
Du brave Languedoc, de la seiche Provence, 
Du noble Daulphiné, du riche Lyonnois, 
Des Bourguignons testus, des légers Champenois, 
Des Picards hazardeux^ de Normandie forte, 
Voicy le Breton franc, le Poictoii qui tout porte. 
Le Xaintongeois heureux, et les Gascons soudarts. 
Des bords à leur millieu branslent de toutes parts, 
Par troupeaux départis, et payés de leurs zèles. 
Gardent secret et foy en trois mille cervelles : 
Secret rare aujourd'huy en trois fronts de ce temps. 
Et le zèle et la foy estoyent en leur primtemps, 
Ferme entre les soldats, mais sans foy et sans bride 
En ceux qui respiroient l'air de la cour perfide. 



70 



LES TKAGIQ^UES 



Voicy les deux François l'un sur l'autre enragez, 
D'ame, d'esprit, de sens et courage changez. 

Tel est riiideux pourtraict de la guerre civille. 
Qui produit soubs ses pieds une petite ville 
Pleine de corps meurtris en la place estendus, 
Son fleuve de noies, ses créneaux de pendus. 
Là, dessus l'eschafTaut qui tient toute la place, 
Entre les condamnés, un esleve sa face 
Vers le ciel, kiy monstrant le sang fumant et chaud 
Des premiers estestés; puis s'escria tout haut. 
Haussant les mains du sang des siens ensanglantées 
'( O Dieu puissant vengeur, tes mains seront ostées 
De ton sein, car cecy du haut ciel tu verras, 
Et de cent mille morts à poinct te vengeras! » 

Après se vient enfler une puissante armée, 
Remarc|uable de fer, de feux et de fumée, 
Ou les reistres couverts de noir et de fureurs 
Départent des François les tragicques erreurs. 
Les deux chefs y sont pris, et leur dure rencontre 
La défaveur du ciel à l'un et l'autre monstre. 
Vous voiez la victoire, en la plaine de Dreux, 
Les deux favoriser pour ruiner les deux. 
Comme en large chemin le pantelant yvrogne 
Ondoyé çà et là, s'approchant, il s'eslongne : 
Ainsy les deux costez heurte et fuit à la fois 
La victoire troublée, yvre du sang françois : 
L'insolence parmy les deux camps se pourmeine, 
Les faict vaincre vaincus tout à la Cadmeene. 



LES FERS 71 

C'est le vaisseau noie qui, versé au profond, 
. Ne laisse au plus heureux que l'heur d'estre second : 
L'un ruine, en vainquant, sa doubteuse victoire, 
L'autre au débris de soy et des siens prend sa gloire. 
Dieu eut à desplaisir tels moiens pour les siens, 
Atîoiblit leurs efforts pour monstrer ses moiens. 
Comme on void en celuy pui prodigua sa vie 
Pour tuer Holoferne assiégeant Bethulie, 
Ou, quand les abbatus succomboient sous le faix, 
La mort des turbulents donne vie à la paix. 

L'homme sage pour soy faict quelque paix en terre. 
Et Dieu non satisfaict commence une autre guerre. 
L'homme pense éviter les fléaux du ciel vengeur 
N'aiant la paix à Dieu ni la paix en son cœur. 
Une autre grand peinture est plus loing arrangée 
Où, pour le second coup, Babel est assiégée. 
Un fort petit troupeau, peu de temps, peu de lieu, 
Font de très grands effets; celuy qui trompoit Dieu, 
Son rang et ses amis, son sang et sa patrie. 
Perdit l'Estat, l'honneur, le combat et la vie, 
Là vous voyez comment la chrestienne vertu 
Par le doigt du grand Dieu a si bien combatu, 
Que les meschants, troublez de leurs succès estranges. 
Pensèrent, esbahis, faire la guerre aux anges 

Voicy renaistre encor des ordres tous nouveaux, 
Des guerres icy-bas et au ciel des tableaux, 
Où s'est peu voir celuy qui, là doublement prince, 
Mesprise soubs ses pieds le reigne et la province. 



72 LES TRAGIQUES 

Il remarque Jarnac, et contemple, joyeux, 

Pour qui, comment et quel il passe dans les cieux : 

Il void comme il peiça une trouppe pressée, 

Brisant encor sa jambe au paravant cassée : 

Aislé de sa vertu, il vole au ciel nouveau. 

Et son bourreau demeure à soy-mesme bourreau. 

Les autres, d'autre part, marquent au vif rangées 
Mille troupes en feu, les villes assiégées, 
Les assauts repoussez et les saccagements. 
Escarmouches, combats, meurtres, embrazements; 
Combat de Sainct-Tirier, icy tu fais paroistre 
Que quand la pluye eut mis en fange le salpestre, 
Le camp royal, aux mains arresté et battu, 
Esprouva des chrestiens le fer et la vertu. 
Puis en grand marge luit, sans qu'un seul traict y faille. 
Du sanglant Montcontour la sanglante bataille. 
Là on joua de sang, là le fer inhumain. 
Insolent, besongna dans l'insolente main, 
Plus à souffrir la mort qu'à la donner habille. 
Moins propre à guerroyer qu'à la fureur civille. 

Dieu fit la force vaine et l'appuy vain périr 
Quand l'Eglise n'eut plus la marque de soufîrir, 
Connoissant les humains qui n'ont leur espérance 
En leur puissant secours que vaincus d'impuissance. 
Ainsy d'autres combats moindres mais violents 
Amolissent le cœur des tyrans insolents. 
Des camps les plus enflez les rencontres mortelles 
Tournent en defîaveur et en deuil auy fidelles; 



LES FERS 7Î 

Mais les petits troupeaux, favorisez des cieux, 

Choisis des Gedeons, chantent victorieux. 

Aussy Dieu n'a pas mis ses vertus enfermées 

Au nombre plus espais des puissantes armées : 

Il veut vaincre par soy et rendre consolez 

Les camps tout ruinez et les cœurs désolez : 

Les tirer du tombeau affin que la victoire 

De luy et non de nous éternise la gloire : 

C'est pourquoy Dieu maudit les roys du peuple hebrieu 

Qui comptoient leurs soldats, non la force de Dieu, 

Ici prend son tableau la pieuse Renée, 
Fille de ce Louis qui par la renommée 
Fut dit père du peuple : entre ses bras royaulx 
Estoient cachés de Dieu les serviteurs loyaux. 
Mais le nombre estant creu jusqu'à mille familles, 
Du grand puits infernal les puantes chenilles 
Infectèrent le sein de Charles sans pitié, 
Luy firent mettre aux pieds l'honneur et l'amitié. 
Il perdit le respect d'une tante si saincte. . 
Un messager de mort luy porta la contraincte 
De dégarnir cinq cents ou foyers ou logis, 
Et d'en vuider les murs du triste Montargis. 
Voicy femmes, vieillards et enfants qui n'ont armes 
Que des cris vers le ciel, vers la terre des larmes, 
Dans le chemin de mort. Telle qui autrefois 
Avoit en grand langueur faict ses couches d'un mois. 
Les faict sans s'arrester, heureuse et sans peine; 
Une tient d'une main un enfant qu'elle meine, 



74 LESTRAGICLUES 

L'autre luy tient la robbe, et le tiers sur les bras; 
Le quart s'appuye en vain sur son vieux père las; 
Le malade se traine, ou par ordre se jette 
Sur le rare secours d'une vile charrette. 
Ce troupeau harassé et de vivre ei d'aller, 
Vid sur les bords de Loire eslever dedans l'air 
De poussière un grand corps, et puis dans le nuage 
Leur parut des meurtriers le hideux esquipage, 
Trois cornettes, et soubs les funestes drappeaux 
Brilloient les coutelas dans les mains des boureaux. 
Mais encor, à la gauche, une autre moindre trouppe 
S'advance de plus près, et tout espoir luy couppe, 
Horsmis celuy du ciel : là vont les yeux de tous, 
Qui, ploiants cœurs et mains, atterrent les genoux. 
Et le pasteur Beaumont, comme on faict aux batailles, 
Harangua de ces mots un escadron d'ouailles : 
« Que fuions-nous ? la vie. Que cerchons-nous ? la mort. 
Cerchons-nous la tempeste ? Avons-nous peur du port ? 
Tendons les mains à Dieu puisqu'il nous les veut tendre, 
Et luy disons : Mon ame en tes mains je viens rendre. 
Car tu m'as rachepté, ô Dieu de vérité! » 

De gauche le troupeau s'esloit ja arresté, 
Admirant le spectacle, et comme il s'avoysine, 
L'un reconnoist sa sœur, et l'autre sa cousine. 

C'estoient cent chevaliers qui depuis Moncontour, 
Ayant tracé de France un presque demi-tour, 
Vers leur pais natal à poinct se vindrent rendre 
Pour des gorges du loup ces agnelets deffendre. 



LES FERS 



75 



Leur loisir fut de faire une liaye audevant 

Des prosternés, et puis mettre l'espée au vent. 

Bien que l'enneiny fust au double et davantage, 

Au changer de gibier se fondit leur courage : 

Ils s'estoient apprestés à fendre du Cousteau 

L'estamine, linomple, et la tendrette peau; 

Mais ils trouvent du fer, qui à peu de despence 

Mit en pièce le tout, horsmis un qui s'eslance 

Dedans un arbre creux, eschappant de ce lieu 

Pour effrayer les siens des merveilles de Dieu. 

Mais je voy Navarrin : sa délivrance estrange 

Faict sonner de Bearn une voix de louange : 

Le haut ciel aujourd'huy a peint en ses pourpris 

Dix mille hommes deffaicts, vingt et deux canons pris, 

Une ville, un chasteau, dans l'effroy du desordre 

Soubs trente cavalliers perdre l'honneur et l'ordre : 

Un seul soleil esclaire à seize cens soldats 

Qui, conduits d'un lyon, rendent tous ces combats. 

Lusson, tu y es peint avec la troupe heureuse 

Qui, dès le poinct du jour, chante victorieuse : 

Tes cinq cents renfermez dans Testroit de ce lieu 

Paroissent à genoux levans les mains à Dieu. 

Ils en rompent cinq mil choisis par excellence 

Soubs les deux drappeaux blancs de Piedmont et de France. 

Ainsy voy-je un combat de plus de dix contre un. 
Les Suisses vaincus de la main de Montbrun : 
Monibrun, qui n'a reçeu du temps et de l'histoire 
Que César et François compagnons de victoire. 



76 



LES TRAGICLUES 



Encor ay-je laissé vers le Rhosne bruiant 
Une ville assiégée et un camp s'enfuiant : 
La fleur de l'Italie ayant quitté Sainct-Gille, 
Là trois cents et les eaux en font périr six mille. 
Qui voudra se sauver de l'^^gypte infidelle, 
Conquérir Canaan et habiter en elle, 
O tribus d'Israël, il faut marcher de rang, 
Dedans le golfe rouge et dans la mer de sang ; 
Et puis à reins troussés passer, grimper, habilles, 
Les déserts sans humeurs et les rocs difficiles. 
Le pillier du nuage à midi nous conduit, 
La colomne de feu nous guidera la nuict. 
Nous avons employé jusques icy noz carmes 
Pour donner gloire à Dieu par le succès des arme», 
II prend sa gloire encor aux funestes pourtraicts, 
Où les lyons, armez de foudres et de traiots, 
De la ruse du siècle et salles perfidies, 
Combattants sans party, se sont joué des vies. 
Vous vistes opposer les couteaux aux couteaux; 
Voyez entre les dents des tygres les agneaux. 
Dieu bénit les vertus, comme Dieu des armées : 
Les forces des meschants par force consumées. 

D'une autre part, au ciel, en spectacles nouveaux, 
Luisoient les cruautez vives en leurs tableaux. 
En tableaux éternels, affin que l'ire esmeûe 
Du tout-puissant vainqueur fume par telle veûe : 
Ce ne sont plus combats, le sang versé plus doux 
Est d'odeur plus amere au céleste courroux. 



LES FERS 77 

On void au bout d'un lang une troupe fidelle 
Qui oppose à la peur la pieté, le zelle, 
Qui, au nez de Satan, voulant louer son Dieu, 
Sacrifie en chantant sa vie au triste lieu 
Où la bande meurtrière arrive impitoyable. 
Farouche de regards et d'armes effroyable, 
Deschire le troupeau c^ui, humble, ne deffend 
Sa vie que de cris : l'un perce, l'autre fend 
L'estomach et le cœur, et les mains et les testes, 
Qui n'ont fer que le pleur, et boucliers que requestes. 
Les autres de flambeaux embrazent en cent lieux 
Le temple, à celle fin que les aveugles feux 
Ne sentent la pitié des faces gémissantes 
Qui troublent, sans changer, les âmes palissantes. 
Là mesme, on void flotter un fleuve dont le flanc 
Du chrestien est la source, et le flot est le sang. 
Un cardinal sanglant, les trompettes, les prestres, 
Aux places de Vassi, et au haut des fenestres, 
Attisent leur ouvrage, et, meurtriers de la voix. 
Guettent les eschappez pour les montrer aux doigts. 
Les grands, qui autrefois avoient gravé leurs gloires 
Au dos de l'Espagnol, recerchent pour victoires 
Les combats sans parti, recevans pour esbats 
Des testes, jambes, bras, et des corps mis à bas; 
Et de peur que les voix tremblantes, lamentables, 
Ne tirent la pitié dos cœurs impitoyables. 
Comme au taureau d'airain du subtil Phalaris, 
L'airain de la trompette oste l'air à leurs cris. 



78 LESTRAGICLUES 

Après se void encor une grand troupe armée 
Stir les agneaux de Dieu qui passe, envenimée, 
La vieillesse, l'enfant et les femmes au fil 
De leur acier trenchant : celuy est plus subtil, 
Le plus loué de tous qui, sans changer de face, 
Pousse le sang au vent avec meilleure grâce. 
Qui brise sans courroux la loi d'humanité, 
L'on void dedans le sein de l'enfant transporté 
Le poignard chaud qui sort des poulmons de la mère : 
Le filz s'oppose au plomb, foudroyé pour le père. 
Donne l'ame pour l'ame, et ce traict d'amitié 
Des brutaux impiteux est mocqué sans pitié. 
Et toy. Sens insensé, tu appris à la Seine 
Premier à s'engraisser de la substance humaine, 
A faire sur les eaux un bastiment nouveau, 
Presserun pont de corps, les premiers cheutsdans l'eau, 
Les autre; sur ceux-là. La Mort ingénieuse 
Froissoit des tests les tests; sa manière doubteuse 
Faisoit une dispute aux plaies du martyr 
De l'eau qui veut entrer, du sang qui veut sortir. 

Agen se monstre là, puante, environnée 
Des charongnes des siens, bien plustost estonnée 
De voir l'air pestiféré empoisonné de morts. 
Qu'elle ne fut puante à estrangler les corps. 

Cahors y représente une insolente audace 
D'un peuple desbauché, une nouvelle face 
Des ruisseaux cramoisis, la pasie Mort courant, 
Qui crie à despecher son foible demeurant. 



LES FERS 



79 



i 



Puis Satan, eschautTant la bestise civille 
A fouler soubs les pieds tout l'honneur de la ville, 
N'espargne le couteau sur ceux mesme des leur 
Qui, malheureux, cuidoient modérer le malheur. 

Mais du tableau de Tours la marque plus hideuse 
Effaçoit les premiers, auquel, impétueuse, 
Couroit la multitude aux brutes cruautez 
Dont les Scytes gelez feussent espouvantez. 
Là, de l'œil tout-puissant brilla la claire veue, 
Pour remarquer la main et le couteau qui tue. 
C'est là qu'on void tirer d'un temple des faulz-bourgs 
Trois cents liez, mi-morts, affamez par trois jours, 
Puis délivrez ainsy, quand la bande bouchère 
Les assomma, couplez, au bord de la rivière : 
Là, les tragicques voix l'air sans pitié fendoient ; 
Là, les enfans dans l'eau un escu se vendoient, 
Arrachez aux marchands, mouroient sans connoissance 
De noms, erreurs et temps, marque et differance. 
Mais quel crime, avant vivre, ont-ils peu encourir? 
C'est assez, pour mourir, que de pouvoir mourir : 
Il faut faire gouster les coups de la tuerie 
A ceux qui n'avoient pas encor gousté la vie. 
Ainsy, bramans, tremblants, traisnez dessus le port 
Du fleuve, et de leurs jours estallez à la mort. 
Ils avisoient percer les tetins de leurs mères, 
Embrassoient les genoux des tueurs de leurs pères ; 
Leurs petits pieds fuioient le sang, non plus les eaux : 
D'un nanny, d\\n jamais, ils chantoient aux bourreaux 



8o LES TRAGIQJUES 

Que la verge, sans plus, supplice d'un tel aage, 
Les devoit anoblir du sang et du carnage. 
Des mères qu'on fendoit un enfant avorté 
S'en alla sur les eaux, et sur elles porté, 
Autant que les regards le pouvoient loing conduire, 
Leva son bras au Ciel pour appaiser son ire. 
Quelques-uns, par pitié, vont reperçant les corps 
Où les esprits et cœurs ont des liens trop forts. 
Ces fendans aiant faict rencontre d'un visage 
Qui de trop de beautez affligeoit leur courage. 
Un moins dur laissa cheoir son bras et puis son fer ; 
Un autre le relevé, et, tout plein de l'enfer, 
Deffiant la pitié de pouvoir sur sa veùe, 
Despouilla la beauté pour la deschirer nue, 
Prit plaisir à souiller la naifve couleur, 
Voyant ternir en mort cette vive blancheur. 
Les jeunes gens, repris autrefois de leur vice, 
Fouilloient au ventre vif du chef de la justice 
L'or qu'ils pensoient caché, comme on vid les Romains 
Desmesler des Juifs les boyaux de leurs mains. 
Puis on void esclatter, montant cette rivière. 
Un feu rouge qui peint Loire, autrefois si claire; 
L'eau d'Orléans devint un palais embrazé, 
Par les cœurs attizez espris et attizé. 
Ils brisent leurs prisons et leurs loix violées, 
Pour y faire périr les âmes désolées 
Des plus paisibles cœurs, qui cerchoient en prison 
Logis pour ne se voir taschez de trahison, 



LES FERS 8i 

Trouvant dedans les bras de la fausse justice 

Pour autel de refuge aulel de sacrifice. 

Là, vous voyez jetter des eslevez crenaux 

Par les mères les filz, guettez en des manteaux ; 

L'arquebusier tirant celle qui prend envie 

De laisser après soy une orpheline vie ; 

Puis les piquiers bandez, tellement affuslez 

Qu'ils recevoient aux fers les corps précipitez. 

Tout ce que Loire, Seine, et la Garonne abbreuve, 

Estoit par rang despeint comme va chaque fleuve ; 

Cinquante effects pareils flamboyoient en leurs lieux, 
Aitirans jusqu'à soy par la suitte des veux. 

Le Rhosne n'est exempt, qui par sa fin nous guide 

A juger quelle beste est un peuple sans bride. 
Je laisse à part un pont rempli de condamnez. 

Un gouverneur, aiant ses amis festinez, 

Qui leur donne plaisir de deux cents précipices. 
Nous voyons de tels sauts représailles, justices. 
En suivant, l'œil arrive où deux divers pourtraicts 
Représentent un peuple armé de divers traicts 
Bandez pour deschirer, l'un Mouvant, l'autre Tende. 
Il faut que la justice et l'un et l'autre rende 
Aux ongles acharnés des affamez mutins. 
Ceux-là veulent offrir leurs bergers aux mastins ; 
Mais les chiens, respectans le cœur et les entrailles, 
Furent, comme chrestiens, punis par ces canailles, 
Qui, en plusieurs endroicts, ont rosty et masché. 
Savouré, avallé telz cœurs en plain marché. 

Les Tragiques. — T. II. Il 



82 LES TRAGIQUES 

Si quelqu'un refusoit, c'estoil à soa dommage 
Qu'il n'estoit pas bien né pour estie antropophage. 

Point ne sont effacez, encor qu'ils soient plus vieux, 
Les traits de Merindol et Cabrière en feux. 
L'œil, suivant les désirs, aux montagnes s'eslongne 
Qu'il voioit tapisser des beaux combats d'Angrongne : 

Il contemploit changer en lions les agneaux, 
Quand celuy qui jadis fut pasteur des troupeaux, 
De l'agneau faict lion, admirai admirable, 
Sachant en autre part la suitte espouvantable 
Des succez de sa mort, à ce poinct arriva 
Que le troupeau ravy sur ses erres trouva. 
Mais il leur fît quitter, pour venir à nos aages, 
Tels spectacles entiers qui, d'image en images, 
De pas en pas menoient les célestes bourgeois 
A voir Zischa, Bohême, enfin les Albigeois. 
Ils quittent à regret cette file infinie 
Des merveilles de Dieu pour voir la tragédie 
Qui efface le reste. Estans arrivé là. 
De propheticque voix son ame ainsy parla : 
« Venez voir comme Dieu chastia son Eglise, 
Quand sur nous, non sur luy, la force fut assize ; 
Quand, devenus prudents, la paix et nostre foy 
Eurent pour fondements la promesse du Roy. 
Il se monstra fidel en l'orde perfidie 
De noz haineux, et fit, en nous ostant la vie, 
Rester si abbatu et foible son troupeau, 
Qu'en terre il ne trainoit que les os et la peau. 



LES FERS 8Î 

Nous voulions contraster du peuple les finesses, 
Nous enfans du royaume, et Dieu mit noz sagesses 
Comme folie au vent; encor l'iiomme obstiné, 
Voiant tout ce qui est des hommes condamné 
El les etîects du ciel loing de son espérance, 
Ne peut jamais tirer du mortel sa fiance. 
O humains insensez! ô folz entendements! 
O décrets bien certains des divins jugements! » 
Telle resta l'Eglise, aux sangliers eschappée, 
Que d'un champ tout foullé la face dissipée, 
Dont les riches espics tout meurs et jaunissants 
Languissent soubs les pieds des chevaux fracassans : 
Ou bien ceux que le vent et la foule et la gresle 
Ont haché à morceaux, paille et grain pesle-mesle. 
Rien ne se peut sauver du millieu des sillons : 
Mais bien quelques espics, levez des tourbillons 
Dans les buissons plus forts, soubs qui la vive guerre 
Que leur ont faicts les vents les a fichez en terre : 
Ceux-cy, dessoubs l'abry de ces halliers espais, 
Prennent vie en la mort, en la guerre la paix. 
Se gardent au primtemps, puis leurs branches dressées, 
Des tuteurs aubepins rudement caressées. 
Font passer leurs espics par la fascheuse main 
Des buissons ennemis, et parviennent en grain. 
La branche qui s'oppose au passer de leurs testes 
Les fâche et les retient, mais les sauve des bestes. 
C'est ainsy que seront gardez des inhumains, 
Pour resemer l'Eglise encore quelc|ues grains. 



84 LES TRAGIQUES 

Armez d'afflictions, grains que les mains divines 
Font naistre à la faveur des poignantes espines, 
Moisson de grand espoir : car c'est moisson de Dieu 
Qui la fera renaistre en son temps, en son lieu. 

Jà les vives splendeurs des diveisitez peintes 
Tiroient, à l'approcher, les yeux des âmes sainctes; 
L'aspect, en arrivant, plus fier apparoissoit, 
L'esclattante lueur près de l'œil accroissoit. 
Premièrement, enlroit en Paris l'infidelle 
Une trouppe funèbre : on void au millieu d'elle 
Deux princes, des chrestiens l'humain et foible espoir; 
Pour présage et pour marque, ils se paroient de noir, 
Sur le coup de poizon qui de la tragédie 
Joua l'acte premier, en arrachant la vie 
A nostre Debora. Après est bien dépeint 
Le somptueux apprest, l'amas, l'appareil feint, 
La pompe, les festins des doubles mariages 
Qui desguisoient les cœurs et masquoient les visages. 
La fluste qui joua fut la publicque foy ; 
On pipa de la paix et d'amour de son roy. 
Comme un pescheur, chasseur, ou oiseleur appelle, 
Pour l'apas, le gaignage ou l'amour de femelle, 
Soubs l'herbe, dans la nasse, aux cordes, aux gluaux. 
Le poisson abusé, les bestes, les oiseaux. 

Voicy venir le jour, jour que les destinées 
Voioient, à bas sourcils, glisser de deux années, 
Le jour marqué de noir, le terme des appasts, 
Qui voulut estre nuict, et tourner sur ses pas : 



LES FERS 83 

Jour qui avec horreur paimy les jours se conle, 
Qui se marque de rouge et rougit de sa honte. 
L'aube se veut lever, aube qui eut jadis 
Son teinct brunet orné des fleurs de Paradis ; 
Quand, par son treillis d'or, la rose cramoisie 
Esdattoit, on disoit : « Voici ou vent, ou pluye. » 
Cett* aube que la mort vient armer et coëffer 
D'estincellans brasiers ou de tisons d'enfer. 
Pour ne desmentir point son funeste visage. 
Fit ses vents de souspirs, et de sang son orage; 
Elle tire en tremblant du monde le rideau : 
Et le soleil, voyant le spectacle nouveau, 
A regret esleva son pasle front des ondes 
Transy de se mirer en nos larmes profondes, 
D'y baigner ses rayons, ouy, le pasle soleil 
Presta non le flambeau, mais la torche de l'œil : 
Encor, pour n'y montrer le beau de son visage, 
Tira le voile en l'air d'un lousche, espais nuage. 

Satan n'attendit pas son lever, car voicy. 
Le front des spectateurs s'advise, à coup transy, 
Qu'en paisible minuict, quand le repos de l'homme 
Les labeurs et le soing en silence consomme, 
Comme si du profond des esveillez enfers 
Grouillassent tant de feux, de meurtriers et de fers, 
La cité où jadis la loy fut révérée, 
Qui, à cause de loix, fut jadis honorée. 
Qui dispensoit en France et la vie et les droicts, 
Où fleurissoient les arts, la mère de nos roys. 



86 LES TRAGIQUES 

Vid et souffrit en soy la populace armée 

Trépigner la justice, à ses pieds diffamée. 

Des brutaux desbridés les monceaux hérissez, 

Des ouvriers mechanics les scadrons amassez 

Dilïament à leur gré trois mille chères vies, 

Tesmoings, juges et roys, et bourreaux et parties. 

Icy les deux partis ne parlent que françois; 

Les chefs qui, redoublez, avoient faict autrefois 

Le marchand, délivré de la crainte d'Espagne, 

Avoir libre au traffic la mer et la campagne, 

Par qui les eslrangers, tant de fois combattus, 

Le roy deprisonné de peur de leurs vertus, 

Qui avoient entamé les batailles rangées, 

Qui n'avoient aux combats cœurs ni faces changées, 

L'appuy des vrais François, des traistres la terrreur, 

Moururent délaissez de force et non de cœur. 

Ayant pour ceps leurs licls, detenieurs de leurs membres, 

Pour geôlier leur hoste et pour prisons leurs chambres. 

Par les lièvres fuiards, armez à millions, 

Qui trembloient en tirant la main à ces lions, 

De qui la main poltrone et la craintive audace 

Ne les pouvoit, liez, tuer de bonne grâce. 

Dessoubs le nom du roy, parricide des loix, 

On destruisoit les cœurs par qui les rois sont roys : 

Le coquin possesseur de royalle puissance 

Dans les fanges traînoit le sénateur de France. 

Tout riche estoit proscript; il ne falloit qu'un mot 

Pour vanger sa rancœur soubs le nom d'huguenot. 



LES FERS 8' 

Des procès ennuieux fut la longueur finie : 
La fille oste à la mère et le jour et la vie : 
Là le frère sentit de son frère la main, 
Le cousin esprouva pour bourreau son germain : 
L'amitié fut sans fruict, la connoissance esteinte, 
La bonne volonté utile comme feinte. 

D'un visage riant, nostre Caton tendoit 
Nos yeux avec les siens et le bout de son doigt 
A se voir transpercé ; puis il nous montra comme 
On le coupe à morceaux; sa teste court à Rome ; 
Son corps sert de jouet aux badaux ameutez, 
Donnant le bransle au cours des autres nouveautez. 
La cloche qui marquoit les heures de justice, 
Trompette des voleurs, ouvre aux forfaicts la lice : 
Ce grand palais du droict fut contre droict choisy 
Pour arborer au vent l'estendart cramoisy : 
Guerre sans ennemy, où l'on ne trouve à fendre 
Cuirasse que la peau ou la chemise tendre. 
L'un se defîend de voix, l'autre assaut de la main : 
L'un y porte le fer, l'autre y preste le sein : 
Difficile à juger qui est le plus astorge, 
L'un à bien esgorger, l'autre à tendie la gorge. 
Tout pendart parle haut ; tout équitable craint, 
Exhalte ce qu'il hait; qui n'a crime le feint. 
Il n'est garçon, enfant qui quelque sang n'espanche. 
Pour n'estre veu honteux s'en aller la main blanche. 
Les prisons, les palais, les chasteaux, les logis, 
Les cabinelz sacrez, les chambres et les licts 



88 LES TRAGIQUES 

Des princes, leur pouvoir, leur secret, leur sein mesme 

Furent marquez des coups de la tuerie extrême. 

Rien ne fut plus sacré quand on vid par le roy 

Les autels violez, les pleiges de la foy. 

Les princesses s'en vont de leurs licts, de leurs chambres, 

D'horreur, non de pitié, pour ne toucher aux membres 

Sanglants et detranchez que le tragicque jour 

Mena cercher la vie au nid du faux amour. 

Libithine marqua de ses couleurs son siège. 

Comme le sang des faons rouille les dents du piège. 

Ces licts, pièges fumans, non pas licts, mais tombeaux 

Où l'Amour et la Mort troquèrent de flambeaux. 

Ce jour voulut monstrer au jour par telles choses 

Quels sont les instruments, artifices et causes 

Des grands arrests du Ciel. Or des-jà vous voyez 

L'eau couverte d'humains, de blessez mi-noyez. 

Bruiant contre ses bords, la détestable Seine, 

Qui des poizons du siècle a ses deux chantiers pleine, 

Tient plus de sang que d'eau ; son flot se rend caillé, 

A tous les coups rompus, de nouveau resouillé 

Par les précipitez : le premier monceau noyé, 

L'autre est tué par ceux que derniers on envoyé : 

Aux accidents meslez de l'estrange forfaict. 

Le tranchant et les eaux débattent qui l'a faict. 

Le pont, jadis construit pour le pain de sa ville. 

Devint triste eschaffaut de la fureur civille ; 

On void, à l'un des bouts, l'huis funeste choisi 

Pour passage de mort, marqué de cramoisi; 



LES FERS 89 

La funeste vallée, à tant d'agneaux meuitrieie, 
Pour jamais gardera le titre de Misère. 
Et tes quatre bourreaux porteront sur leur front 
Leur part de l'infamie et de l'horreur du pont, 
Pont, qui eus pour ta part quatre cents précipices, 
Seine veut engloutir, louve, tes édifices. 
Une fatale nuict en demande huict cents, 
Et veut aux criminels mesler les innocents. 

Qui marche au premier rang des hosties rangées ? 
Qui prendra le devant des brebis esgarées ? 

Ton nom demeure vif, ton beau teinct est terny, 
Piteuse, diligente et dévote Yverny, 
Hostesse à l'estranger, des pauvres ausmoniere. 
Garde de l'hospital, des prisons tresoriere. 
Point ne t'a cet habit de nonain garenty. 
D'un patin incarnat trahy et démenti : 
Car Dieu n'approuva pas que sa brebis d'eslite 
Devestit le mondain pour vestir l'hypocrite; 
Et quand il veut tirer du sepulchre les siens. 
Il ne veut rien de salle à conférer ses biens. 

Mais qu'est-ce que je voy? Un chef qui s'entortille. 
Par les volans cheveux, autour d'une cheville 
Du pont tragicque, un mort qui semble encore beau, 
Bien que pasle et transi demi caché en l'eau; 
Ses cheveux, arrestans le premier précipice. 
Lèvent le front en haut, qui demande justice. 
Non, ce n'est pas ce poinct que le corps suspendu. 
Par un sort bien conduit, a deux jours attendu; 



90 



LES TRAGIQ^UES 



C'est un sein bien aimé qui traîne encor en vie 

Ce qu'attend l'autre sein pour chère compagnie. 

Aussy voy-je mener le mary condamné, 

Percé de trois poignards aussy tost qu'amené, 

Et puis poussé en bas, où sa moitié pendue 

Reçeut l'aide de luy qu'elle avoit attendue : 

Car ce corps en tombant des deux bras l'empougna, 

Avec sa douce prise accouplé se baigna. 

Trois cents, précipitez droict en la mesme place, 

N'aiant peu recevoir ni donner cette grâce, 

Apprens, homme de sang, et ne t'efforce point 

A des-unir le corps que le Ciel a conjoint. 

Je voy le viel Rameau à la fertille branche, 
Chappes, caducs, rougir leur perruque si blanche, 
Briou, de pieté comme de poil tout blanc, 
Son vieil col embrassé par un prince du sang. 
Qui aux coups redoublez s'oppose en son enfance; 
On le perce au travers de si foible deffence : 
C'estoit faire périr une nef dans le port, 
Desrober le mestier à l'aage et à la mort. 

Or, cependant qu'ainsy par la ville on travaille, 
Le Louvre retentit, devient champ de bataille, 
Sert après d'eschaffaut, quand fenestres, créneaux 
Et terrasses servoient à contempler les eaux, 
Si encores sont eaux. Les dames, mi-coëfîées, 
A plaire à leurs mignons s'essayent eschauffées. 
Remarquent les meurtris, les membres, les beautez, 
Boutfonnent sallement sur leurs infîrmitez. 



LES FERS 91 

A l'heuie que le Ciel fume de sang et d'ames, 

Elles ne plaignent lien que les cheveux des dames : 

C'est à qui aura lieu à marquer de plus près 

Celles que l'on esgorge et que l'on jette après. 

Les unes qu'ils forçoient avec mortelles poinctes 

D'elles mesmes tomber, pensant avoir esteintes 

Les âmes quand et quand que, Dieu ne pouvant voir 

Le mart)'re forcé, prendoit pour desespoir 

Le cœur bien espérant. Nostre Sardanapale 

Ridé, hideux, changeant, tantost feu, tanstost pasle. 

Spectateur, par ses cris tous enrouez, servoit 

De trompette aux maraux; le hasardeux avoit 

Armé son lasche corps; sa valeur estonnée 

Fut, au lieu de conseil, de putains entournée; 

Ce ïoy, non juste roy, mais juste arquebusier, 

Giboyoit aux passans trop tardifs à noyer, 

Vantant ses coups heureux; il déteste, il renie. 

Pour se faire vanter à telle compagnie. 

On voioit par l'orchestre en tragicque saison 

Des comicques Gnatons, des Taïs, un Trazon. 

La mère avec son train hors du Louvre s'eslogne, 

Veut jouir de ses fruicts, estimer la besongne. 

Une de son troupeau trotte à cheval trahir 

Ceux qui soubs son secret avoient pensé fuir. 

En tel estât la cour, au jour d'esjouissance. 

Se pourmeine au travers des entrailles de France 

Cependant que Néron amusoit les Romains, 
Au théâtre et au cirque à des spectacles vains, 



92 LESTRAG1Q.UES 

Tels que ceux de Bayonne ou bien des Thuilleries, 

De Bloys, de Bar-le-Duc, aux forts, aux mommeries, 

Aux balets, carrousels, barrières et combats, 

De la guerre naissant les efforts, les esbats, 

Il fit par boulte-feux Rome réduire en cendre : 

Cet appétit brutal print plaisir à entendre 

Les hurlemens divers des peuples affolez, 

Rioit sur l'affligé, sur les cœurs désolez, 

En attisant tousjours la braise mi-esteinte 

Pour, sur les os cendreux, tyranniser sans crainte. 

Quand les feux, non son cœur, furent saouls de malheurs, 

Par les pleurs des martyrs il appaisa les pleurs 

Des Romains abusez; car, de prisons remplies 

Arrachant les chrestiens, il immola leurs vies. 

Holocaustes nouveaux, pour offrir à ses Dieux 

Les saincts expiateurs et causes de ses feux. 

Les esbats coustumiers de ses après-disnées 

Estoient à contempler les faces condamnées 

Des chers tesmoings de Dieu, pour plaisirs consommez 

Par les feux, par les dents des lyons affamez. 

Ainsy l'embrazement des masures de France 

Humilie le peuple, esleve l'arrogance 

Du tyran : car au pris que Pimpuissance naist, 

Au pris peut-il pour loy prononcer : // me plaist. 

Le peuple n'a des yeux à son mal; il s'applicque 

A nourrir son voleur en cerchant l'herelicque; 

Il fait les vrais chrestiens, cause de peste et faim, 

Changeant la terre en fer et le ciel en airain. 



LES FERS çî 

Ceux-là servent d'hosties, injustes sacrifices 
Dont il faut expier de noz princes les vices, 
Qui, fronçants en ce lieu l'espais de leurs sourcils. 
Résistent aux souspirs de tant d'hommes transis : 
Comme un Domitian, pourveu de telles armes, 
Des Romains qui trembloient épouvantoit les larmes, 
Dévoyant la pitié, destournant autrepart 
Les yeux à contempler son flamboiant regard. 

Charles tournoit en peur, par des regards semblables, 
De noz princes captifs les regrets lamentables, 
Tuoit l'espoir en eux, en leur faisant sentir 
Que le front qui menace est loing du repentir. 
Aux yeux des prisonniers, le fier changea de face. 
Oubliant le desdain de sa fiere grimace. 
Quand, après la sepmaine, il sauta de son lict. 
Esveilla tous les siens, pour entendre à minuict 
L'air abboyant de voix, de tel esclat de plaintes 
Que le tyran, cuidant les fureurs non esteintes. 
Et qu'après les trois jours pour le meurtre ordonnez. 
Se seroient les félons encores mutinez, 
Il^despescha par tout inutiles deffences. 
Il void que l'air seul est l'echo de ses offences. 
Il tremble, il faict trembler par dix ou douze nuicts 
Les cœurs des assistants quels qu'ils fussent, et puis 
Le jour effraie l'œil quand l'insensé découvre 
Les courbeaux noircissants les pavillons du Louvre. 

Catherine, au cœur dur, par feinte s'esjouit, 
La tendre Elisabeth tombe et s'esvanouit : 



94 



LES TRAGIQ^UES 



Du roy, jusqu'à la mort, !a conscience immonde 
Le ronge sur le soir, toute la nuict luy gronde, 
Le jour siffle en serpent; sa propre ame luy nuit, 
Elle mesme se craint, elle d'elle s'enfuit. 

Toy, Prince, prisonnier, tesmoing de ces merveilles. 
Tu as de tels discours enseigné noz oreilles; 
On a veu à la table, en public, tes cheveux 
Hérisser en contant tels accidents affreux. 
Si un jour, oublieux, tu en perds la mémoire, 
Dieu s'en souviendra bien à ta honte, à sa gloire. 
L''homme ne fut plus homme, ains le signe plus grand 
D'un excez sans mesure apparut quant et quant : 
Car il ne fut permis aux yeux forcez du peie 
De pleurer sur son filz; sans paroUe, la mère 
Voyoit traisner le Iruict de son ventre et son cœur; 
La plainte fut sa voix, muette la douleur. 
L'espion attentif, redoubté, prenoit garde 
Sur celuy qui, d'un œil moins furieux, regarde. 
L'oreille de la mousche espie en tous endroicts 
Si quelque bouche preste à son ame la voix. 
Si quelqu'un va cercher en la barge commune 
Son mort, pour son tesmoing il ne prend que la lune. 
Aussy bien au clair jour ces membres destranchez 
Ne se dicernent plus, fidellement cerchez. 
Que si la tendre fille ou bien l'espouse tendre 
Cerchent père ou mary, crainte de se mesprendre. 
En tirent un semblable, et puis disent : « Je tien. 
Je baise mon espoux, ou du moins un chrestien. « 



LES FERS 95 

Ce fut crime sur tout de donner sépulture 
Aux repoussez des eaux, somme que la nature, 
Le sang, le sens, l'honneur, la loy d'humanité, 
L'amitié, le debvoir et la proximité. 
Tout esprit et pitié délaissez par la crainte 
Virent l'ame immortelle à cette fois esteinte. 

A ce luisant patron, au grand commandement 
Pressé par les Amans, porté légèrement. 
Mille folles citez, à faces desguisées. 
Se trouvent auss}' tost à tuer embrazées. 
Le mesme jour esmeut à mesmes choses Meaux 
Qui, pour se délecter de quelques traicts nouveaux, 
Parmy six cent noiez, victimes immolées, 
Vit au pas de la mort vingt femmes violées. 

On void Loire, inconneu tout farouche, laver 
Les pieds d'une cité qui venoit d'achever 
Seize cent poignardez, attachez à douzaines; 
Le palais d'Orléans en vid les salles pleines 
Dont l'amas fit une isle, une chaussée, un mont. 
Lequel fit refouller le fleuve contremont. 
Et dessus et dessoubs; et les mains et les villes 
Qui n'avoient pas irempé dans les guerres civilles 
Troublent à cette fois Loire d'un teinct nouveau, 
Chacun aiant gagné dans ce rang un tableau. 

Lion, tous les lions refî'userent l'office; 
Le vil exécuteur de la haute justice. 
Le soldat, l'estranger, les braves garnisons 
Dirent que leur valeur ne s'exerce aux prisons; 



96 LES TRAGIQUES 

Quand les bras et les mains, les ongles détestèrent 
D'estre les instruments qui la peau déchirèrent, 
Ton ventre te donna dequoy percer ton flanc, 
L'ordure des boyaux se creva dans ton sang. 

Voilà Tournon, Viviers et Vienne et Valance 
-Poussant avec terreur de Lyon l'insolence. 
Troublez de mille corps qu'ils eslongnent; et puis 
Arles, qui n'a chez soy ne fontaines ne puits, 
Souffrit mourir de soif, quand du sang le passage 
Dix jours leur deffendit du Rhosne le breuvage. 
Icy, l'ange troisiesme espandit à son rang 
Au Rhosne sa phiole, et ce fleuve fut sang. 
Icy, l'ange des eaux cria : a Dieu qu'on adore, 
Qui es, qui as esté et qui seras encore, 
Icy tu as le droict pour tes saincts exercé, 
Versant du sang à boire à ceux qui l'ont versé. » 

Seine le renchérit; ses deux cornes distantes 
Ne souffrirent leurs gents demeurer innocentes; 
Troye d'un bout, Roiian de l'autre, se font voir 
Qui ouvrent leurs prisons pour un funeste espoir. 
Et puis, par divers jours et par le roolle, ils nomment 
Huict cent testes qu'en ordre et desordre ils assomment. 

Thoulouse y adjousta la foy du Parlement, 
Fit crier la seurté, pour plus desloyaument 
Conserver le renom de Royne des cruelles. 

Mais tant d'autres citez jusques alors pucelles, 
De qui l'air ou les arts amolissent les cœurs. 
De qui la mort bannie hayssoit les douceurs. 



LES FERS 97 

N'ont en fin résisté aux dures influences 

Qui leur donnent le bransie aux communes cadences. 

Angers, tu l'as senti; mère des escoliers, 
Tu l'as senti, courtois et délicat Poictiers; 
Favorable Bourdeaux, le nom de favorable 
Se perdit en suivant l'exemple abominable. 

Dax suivit mesme jeu. Leurs voisins belliqueux 
Prirent autre patron et autre exemple cju'eux. 
Tu as (dis-tu) soldats, et non bourreaux. Baronne; 
Tu as de liberté emporté la couronne, 
Couronne de douceur, qui, en si dur meschef. 
De doux de diamants est ferme sur ton chef. 

Où voulez-vous, mes yeux, courir ville après ville, 
Pour descrire des morts jusques à trente mille ? 
Quels mots trouverez-vous, quel style, pour nommer 
Tant de filots renaissans de l'impiteuse mer? 
Œil, qui as leu ces traicts, si tu escoute, oreille, 
Encor un peu d'haleine à sçavoir la merveille 
De ceux que Dieu tira des ombres du tombeau. 
Nous changeons de propos. Voy encor ce tableau 
De Bourges : on y connoist la brigade constante 
De quelques citoyens, bien contez pour quarante, 
Et recontez après, affin qu'il n'arrivast 
Que par mesgarde aucun condamné se sauvast. 
Au naistre du soleil, un à un on les tiie; 
On les met cinq à cinq, exposez à la veûe 
Du transy magistrat. Le conte, bien trouvé, 
Acertena la mort que rien n'estoit sauvé. 

Les Tragiques — T> JI. i3 



9$ LES TRAGIQUES 

Cette injuste justice, au tiers jours amassée, 

Oit le son estouffé, la voix triste et cassée 

D'un gosier languissant. Ceux qui, par plusieurs fois, 

Cerchèrent, curieux, d'où partoit cette voix. 

Descouvrent à la fin qu'un viellard, plein d'envie 

D'alonger les travaux, les peines et la vie, 

S'estoit précipité dans un profond perluis. 

La faim fît resonner l'abysme de son puits, 

Estant un des bouchers despesché en sa place. 

Ces juges contemploient avec craintive face 

Du siècle un vray pourtraict, du malheur un miroir; 

11 luy donne du pain, pour en luy faire voir 

Comment Dieu met la vie au péril plus extrême, 

Parmy les os et nerfs de la mort pasie et blesme. 

Relevé l'estonné, afToiblit le plus fort, 

Pour donner au meurtrier, par son couteau, la mort. 

Caumont, qui à douze ans eus ton père et ton frère 
Pour cuirasse pesante, appren ce qu'il faut faire, 
Quel prince t'a tiré, quel bras fut ton secours : 
Tes père et frères sont dessus toy tous les jours. 
Nature vous forma d'une mesme substance, 
La mort vous assembla comme fit la naissance, 
Cousu, mort avec eux et vif, tu as de quoy 
Tes compagnons de mort faire vivre par toy. 
Ton sein est pour jamais teinct du sang de tes proches. 
Dieu t'a sauvé par grâce, ou bien c'est pour reproches : 
Grâce, en mettant pour luy l'esprit qui t'a remis; 
Reproche, en te faisant serf de tes ennemis. 



LES FERS 99 

De pareille façon on voici couché en terre 
Celuy qu'en trente lieux son ennemy enferre : 
Une troupe y accourt, dont chacun fut lassé 
De repercer encor le sein des-jà percé; 
Puis l'ennemy retourne et, couché face à face, 
Il met de son poignard la poincte sur la place 
Où il juge le cœur; en redoublant trois fois 
Du gosier blasphémant luy sortit cette voix : 
'( Va t'en dire à ton Dieu qu'il te sauve à cette heure. « 
Mais, homme, tu mentis, car il faut que tu meure 
De la main du meurtry : certes le Dieu vivant 
Pour ame luy donna de sa bouche le vent; 
Et cette voix qui Dieu et sa force deffie 
Donne mort au meurtrier et au meurtry la vie. 

Voicy, de peur d'Achas, un prophète caché v 

En un lieu hors d'accez, en vain trois jours cerché. 
Une poulie le treuve, et, sans fallir, prend cure 
De pondre dans sa main trois jours de nourriture. 
O chrestiens fugitifs, redoubtez-vous la faim? 
Le pain est don de Dieu, qui sçait nourrir sans pa'rn : 
Sa main despeschera commissaires de vie, 
La poulie de Merlin ou les corbeaux d'Helie. 

Reniers eut tel secours et vid un corbeau tel. 
Quand Vessin furieux, son ennemy mortel, 
Luy fit de deux cents lieues escorte et compagnie; 
Il attendoit la mort dont il reçeut la vie, 
N'aiant, tout le chemin, ni propos ni devis 
Sinon, au séparer, ce magnificque advis : 




100 LESTRAGIQ^UES 

« Je te reproclieiay, Reniers, mon assistance 
Si du faict de Paris tu ne prens la vengeance. » 

Moy, qui rallies ainsy les eschappez de mort, 
Pour prester voix et mains au Dieu de leur support. 
Qui chante à l'advenir leurs frayeurs et leurs peines, 
Et puis leurs liberté?., me tairay-je des miennes? 

Parmy ces après temps, l'esprit, ayant laissé 
Aux assassins mon corps en divers lieux percé. 
Par l'ange consolant mes ameres blessures. 
Bien qu'impur, fut mené dans les régions pures. 
Sept heures luy parut le céleste pourpris 
Pour voir les beaux secrets et tableaux que j'escris : 
Soit qu'un songe au matin m'ait donné ces images, 
Soit qu'en la pâmoison l'esprit fit ces voyages, 
Ne t'enquiers (mon lecteur) comment il vid et fit. 
Mais donne gloire à Dieu en faisant ton profit; 
Et cependant qu'en luy, extaticq, je me pasme. 
Tourne à bien les chaleurs de mon enthousiasme. 
Doncques, le front tourné vers le Midi ardent, 
Paroissoient du zénith, panchant vers l'Occident, 
Les spectacles passez qui tournoient sur la droicte. 
Ce qui est audevant est cela qui s'exploicte. 
Lci esclattent encor cent pourtraicts eslongnez, 
Oii se montrent les filz du siècle embesognez : 
On voit qu'en plusieurs lieux les bourreaux refusèrent 
Ce que bourgeois, voisins et parents achevèrent. 
L'esprit, lassé par force, advisa le monceau 
Des chrestiens condamnez, qui (nuds jusqu'à la peau) 



LES FERS 101 

Attendent par deux joiuj quelque main ennemie 

Pour leur venir oster la faim avec la vie. 

Puis, voicy arriver secours aux enfermez : 

Les bouchers, aux bras nuds, au sang accoustumez, 

Armez de leurs couteaux qui apprestent les bestes, 

Et ne font qu'un corps mort de bien quatre cent testes. 

Les temples des Baaiims estoient remplis de cris 
De ceux de qui les corps, comme vuides d'esprits, 
Vivans d'un seul sentir, par force, par paroles. 
Par menaces, par coups s'inclinoient aux idoles; 
Et, à pas regrettez, les infirmes de cœur, 
Pour la peur des humains de Dieu perdoient la peur. 
Ces désolez, transis par une aveugle envie 
D'un vivre malheureux, quitloient l'heureuse vie, 
La pluspart preparans, en se faisant ce tort. 
Les âmes à la géhenne et les corps à la mort, 
Quand Dieu juste permit que ces piteux exemples 
N'allongeassent leurs jours que sur le seuil des temples. 
Non pourtant que son œil de pitié fust osté, 
Que le Sainct-Esprit fust blessé d'infirmité : 
Sa grâce y mit la main. Tels estoient les visages 
Des jugements à terme, accomplis en noz aages. 

A la gauche du ciel, au lieu de ses tableaux, 
Esblouissent les yeux les astres clairs et beaux, 
Infinis millions de brillantes estoilles 
Que les vapeurs d'en bas n'offusquent de leurs voiles. 
En lignes, poincts et ronds, parfaicts ou imparfaicts, 
Font ce que nous lisons après dans les etîects. 



102 LES TRAGIQUES 

L'ange m'en faict leçon (disant) : « Voilà les restes 

Des hauts secrets du ciel : là les bourgeois célestes 

Ne lisent qu'aux rayons de la face de Dieu ; 

C'est de tout l'advenir le registre, le lieu 

Où la harpe royalle estoit lors eslevée 

Qu'elle en sonna ces mots : Pour jamais engravce 

Est dedans le haut ciel que ta créas jadis 

La vraye éternité de tout ce que tu dis. 

C'est le registre sainct des actions secrettes, 

Fermé d'autant de sceaux qu'il y a de planettes. 

Le prophète domteur des lyons indomptés 

Le nomme en ses escrits l'escrit de vérités. 

Tout y est bien marqué, nul humain ne l'explicque. 

Ce livre n'est ouvert qu'à la trouppe angelicque, 

Puis aux esleus de Dieu, quand en perfection 

L'ame et son corps goustront la résurrection. 

Cependant ces pourtraicts leur mettent en présence 

Les biens et maux présents de leur très-chere engeance. » 

Je romps pour demander : « Quoy ! les resussitez 

Pourront-ils discerner de leurs proximitez 

Les visages, les noms, se souvenans encore 

De ceux-là que la mort, oublieuse, dévore ? s 

L'Ange respond : « L'estat de la perfection 

Ravit à l'Eternel toute l'affection : 

Mais puis qu'ils sont parfaicts en leur comble, faut croire 

Parfaicte connoissance et parfaicte mémoire. 

Cependant sur le poinct de ton heureux retour. 

Esprit, qui as de Dieu eu le zèle et l'amour, 



LES FERS io3 

Vois-tu ce rang si beau de luisants caractères? 
C'est le cours merveilleux des succez de tes frères. 

« Voilà un camp maudit, à son malheur planté, 
Aux bords de l'Océan, abbayant la cité, 
La saincte Bethulie, aux agnelets deffence. 
Des petits le bouclier, des hautains la vengeance. 
Là finissent leurs jours, l'espoir et les fureurs, 
Tués, mais non au lict, vingt mille massacreurs. 
Dieu fit marcher, voulant délivrer sans armée 
La Rochelle poudreuse et Sancerre affamée. 
Les visages nouveaux des Sarmates razez 
Secourables aux bons, pour eux mal advisez. 
Que voy-je ? L'Océan, à la face inconnue. 
Qui, en contrefaisant la nourricière nue. 
D'où le désert blanchit par les célestes dons 
Veut blanchir le rivage abrié de sourdons. 
Dites, physiciens, qui faictes Dieu nature, 
Comment la mer, n'aiant mis cette nourriture 
Dans ce havre jamais, trouva ce nouveau pain 
Au poinct que dans le siège entroit la pasle faim ? 
Et pourquoi cette manne et pasture nouvelle, 
Quand la faim s'en alla, s'enfuit avec elle ? 
Le ciel prend à plaisir, Rochelois, vos tableaux, 
Mémoire du miracle, et en faict de plus beaux. 

« Vois-tu dessoubs noz pieds une flamme si nette. 
Une estoille sans nom, sans cheveux un comette, 
Phanal sur le Bethléem, mais funeste flambeau 
Qui meine par le sang Charle-Herode au tombeau. 



I04 LES TRAGICLUES 

Jezabel par poizons et par prisons besongne 
Pour sur le ihrosne voir le fuitif de Polongne : 
Il trouve, à son retour, non des agneaux craintifs, 
Mais des lyons trompez, retraitte aux fugitifs. 

« De la mer du mid_y et des Alpes encore. 
L'esprit va resveiller qui en esprit adore 
Aux costeaux de la Clergue, aux Pirènes gelez, 
Aux Sevennes d'Auvergne : en vojlà d'appellez. 
Les cailloux et les rocs prenent et forme et vie. 
Pour guerroyer de Dieu la lignée ennemie. 
Pour estre d'Abraham tige continuel, 
Et relever sur pieds l'enseigne d'Israël ; 
Conduits par les bergers, destituez de princes, 
Partagent par moitié du règne les provinces, 
Contre la vanité les fîlz des vanitez 
S'arment; leurs confidents par eux sont tourmentez. 

« Je voy l'amas des rois et conseillers de terre 
Qiii changent une paix au progrez d'une guerre, 
Un roy mangeant l'hostie et l'idoUe, en jurant 
D'achever des chrestiens le foible demeurant. 
Ni espargner le sang du peuple ni la vie. 
Les promesses, les voix, la foy, la perfidie, 

« François, mauvais François, de l'affligé troupeau 
Se faict le conducteur, et puis, traistre et bourreau. 
Porte au septentrion ses infidelles trames ; 
Vaincu par les agneaux, il engage les âmes, 
Complices des autheurs de ses desseins pervers, 
A paver en un jour de charongnes Anvers : 



LES FERS io5 

Car Dieu faict tout mentir, menaces et injures; 
Tant de subtils conseils font tous ces roys parjures, 
Frappez d'estonnement, et bien punis dequoy 
Ils ont mis en mespris la parolle et la foy. 
Par la force il les rend perfides à eux-mesmes ; 
Le vent fit un jouet de leurs braves blasphèmes. 

« Voilà vers le midy trois rois en pièces mis, 
Les ennemis de Dieu pris par ses ennemis. 
Le venin de la cour, préparé, s'achemine, 
Pour mener à Sanson Dalila Philistine. 

« Un roy, cerchant secours parmy les serfs, n'a rien 
Que pour rendre vainqueur le grand Iberien : 
Celuy-là prend de l'or, en faict une semence 
Qui contre les François reconjure la France; 
Ses peuples tost après contre luy conjurez, 
Par contraintes vertus vengez et délivrez. 
Celuy qui de régner sur le monde machine 
S'engraisse par les poux, curée à la vermine. 

« Voy deux camps, dont l'un prie et souspire en s'armant, 
L'autre, présomptueux, menace en blasphémant. 
O Coutras! combien tost cette petite pleine 
Est de cinq mille morts et de vengeance plaine ! 

« Voicy Paris armé soubs les loix du Guysard; 
Il chasse de sa cour l'hypocrite renard. 
Qui tire son chasseur après en sa tasniere. 
Les noyeurs n'ont tombeau que la trouble rivière, 
Les maistres des tueurs périssent de poignards, 
Les supposts des bruslans par les brusieurs sont ards 

M 



lo6 LES TRAGIQUES 

Loire, qui fut bourelle, aura le soing de rendre 
Les brins esparpillez de leur infâme cendre. 
Auss_y tost leur boucher, de ses bouchers pressé, 
Des proscripts secouru, se void des siens laissé; 
Son procureur, jadis des martyrs la partie. 
Procure et meine au roy le trancheurde sa vie, 
Au mois, jour et logis, à la chambre et au lieu 
Où à mort il jugea la famille de Dieu. 
Faict gibier d'un cagot, vilain porte-besace. 
Il quitte au condamné ses fardeaux et sa place. 

« Arques n'est oublié, ny le succez d'Yvry. 
Connois par qui tu fus victorieux, Henry; 
Tout ployé sous ton heur, mais il est prédit comme 
Ce qu'on debvoit à Dieu fut pour le Dieu de Rome. 

« Paris, tu es reduitte à digérer l'humain; 
Trois cent mille des tiens périssent par la faim 
Dans le tour de dix lieues, qu'à chaque paix frivolle 
Tu donnois pour limitte au pain de la parolle. 

« Si tu pouvois connoistre, ainsy que je connois. 
Combien je voy lier de princes et de roys, 
Par les venins subtils de la bande hypocrite. 
Par l'arsenic qu'espand l'engeance loyolite ! 
O Suéde! o Mosco ! Polongne, Austriche, helas ! 
Quels changements, premier que vous en soiez las! 

« Que te diray-je plus? Ces estoilles obscures 
Escrivent à regret les choses plus impures. 
O qu'après long travail, long repos, longue nuict, 
La lassitude en France et à ses bords produit! 



LES FERS 107 

Que te profitera, mon enfant, que tu voye 

Quelque peu tle fumée au fond de la Savoye, 

Un sursaut de Genève, un cathaneux sommeil, 

Venise voir du jour une aube sans soleil? 

Quoy plus? I.a main de Dieu, douce, docte, et puis rude, 

A parfaire trente ans l'entière ingratitude. 

Et puis à la punir : ô funestes apprests ! 

Flambeau laissant esteint ne void rien de plus près. 

« Tu verrois bien encor, après un tour de sphère, 
Un double deuil forcé, le filz de l'adultère, 
Berceau, tombeau, captifs, gouster tout et vomir, 
Albion, dégénérée, endormie endormir, 
Perdre les siens, et faire aux assassins la planche. 
Périr tant de citez, et sur toutes la blanche; 
Les Bataves après un faux pas relever; 
Les Germains atterés. et leur reste sauver : 
Ceux-là trouvent en soy l'abandonné remède : 
Voy en Septentrion l'orient de Suéde; 
On tire d'Occident au lieu des nsorts les biens; 
Un grand roy du Midy dechassé par les siens; 
Vers l'Inde, une grandeur qui en naissant renverse 
Celle des Ottomans, du Tartare et du Perse : 
Voiez prendre, et coëffer au Cerbère d'enfer 
De fer le caducée et la mitre de fer. 
Lors la porque Italie à son rang fume et souffre 
L'odeur qui luy faschoit delà mitre et du souphre, 
Et l'Europe d'un coup peut porter et armer 
Trente armées sur terre et sept dessus la mer. 



io8 



LES TRAGIQJJES 



Vo}" de Hierusalem la nation remise, 
L'antechrist abbatu, en triomphe l'Eglise. 
Holà! car le grand juge en son throsne est assis 
Si tost que l'aere joinct à nos mille trois six. 

« Retourne à ta moitié, n'attache plus ta veùe 
Au loisir de l'Eglise, au repos de Capûe. 
Il te faut retourner satisfaict en ton lieu, 
Employer ton bras droict aux vengeances de Dieu. 
Exerce tout le jour ton fer et ton courage. 
Et ta plume de nuict, que jamais autre ouvrage. 
Bien que plus délicat, ne te semble plaisant 
Au prix des hauts secrets du firmament luisant. 
Ne chante que de Dieu, n'oubliant que luy-mesme 
T'a retiré : voilà ton corps sanglant et blesme, 
Recueilly à Thalcy, sur une table, seul, 
A qui on a donné pour suaire un linceul. 
Rapporte-luy la vie en l'amour naturelle 
Que, son masle, tu dois porter à la femelle. 

Tu m'as montré, ô Dieu, que celuy qui te sert 
Sauve sa vie alors que pour toy il la perd. 
Ta main m'a délivré, je te sacre la mienne ; 
Je remets en ton sein cette ame qui est tienne : 
Tu m'as donné la voix, je te loueray, mon Dieu î 
Je chanteray ton los et ta force, au millieu 
De tes sacrez parvis; je feray tes merveilles. 
Ta deffence et tes coups retentir aux oreilles 
Des princes de la terre, et si le peuple bas 
Sçaura par moy comment les tyrans tu abbats. 



I 



LESFERS .109 

Mais, premier que d'entrer au prévoir et descrire 
Tes derniers jugements, les arresls de ton ire, 
11 faut faire une pause et finir ce discours 
Par une vision qui couronne ses jours. 
L'esprit aiant encor congé, par son extase, 
De ne suivre, escrivant, du vulgaire la phrase. 

L'Occean donc estoit tranquille et sommeillant 
Au bout du sein breton, qui s'enfle en recueillant 
Tous les fleuves françois, la tournoyante Seine, 
La Gironde, Charente et Loire, et la Vilaine. 
Ce vieillard refoulloit ses cheveux gris et blonds 
Sur un lict relevé dans son paisible fonds. 
Marqueté de coral et d'unions exquises. 
Les sachets d'ambre gris dessoubs ses tresses grises. 
Les vents les plus discrets luy chatouilloient le dos ; 
Les lymphes, de leurs mains, avoient faict ce repos, 
La paillasse de mousse et le matras d'esponge : 
Mais ce profond sommeil fut resveillé d'un songe ; 
La lame de la mer estant comme du laict. 
Les nids des alcyons y nageoient à souhait : 
Entre les flots saliez, et les ondes de terre 
S'esmeut par accidens une subtile guerre : 
Le dormant pense ouïr un contraste de vents 
Qui, du bout de la mer jusqu'aux sables mouvants, 
Troubloient tout son royaume et, sans qu'il y consente, 
Vouloient à son deçeut ordonner la tourmente. 
« Comment, dit le vieillard, l'air volage et léger 
Ne sera-il lamais lassé de m'outrager. 



no- LES TRAGIQUES 

I>e ravager ainsy mes provinces profondes ? 
Les ondes font les vents, comme les vents les ondes, 
O'u bien l'air pour le moins ne s'anime en fureurs 
Sans le consentement des corps supérieurs : 
Je pousse les vapeurs, causes de la tourmente, 
L'air soit content de l'air, l'eau de l'eau est contente. 
Le songe le trompoit, comme quand nous voions 
Un soldat s'affuster, aussytost nous oyons 
Le bruict d'une fenestre ou celuy d'une porte, 
Quand l'esprit va devant les sens : en mesme sorte 
Le songeur print les sons de ces flots mutinez 
Encontre d'autres flots, jappans, enfellonnez 
Pour le trouble de l'air et le bruit de tempeste, 
11 esleve en frottant sa vénérable teste, 
Premier un fer poinctu paroist, et puis le front. 
Ses cheveux regrissez par sa colère en rond, 
D^ux testes de dauphins et les deux balais sortent 
Qui nagent à fleur d'eau et sur leur dos le portent : 
Il trouva cas nouveau, lorsque son poil tout blanc 
Ensanglanta sa main ; puis, voyant à son flanc 
Que l'onde refuiant laissoit sa peau rougie : 
«• A moy ! (dit-il) à moi ! pour me charger d'envie. 
A moy, qui dans mon sein ne souft're pas les morts, 
La charongne, l'ordure, ains la jette à mes bords : 
Bastardes de la terre, et non filles des nues, 
Fiebvres de la nature, allons, testes cornues 
De mes béliers armez, repoussez-les, heurtez, 
Qu'ils s'en aillent ailleurs purger leurs cruautez. » 



LES FERS Ht 

Ainsy la mer alloit, faisant changer de course 
Des gros fleuves amont vers la coulpable source 
D'où sortoit par leurs bords un déluge de sang, 
A la teste des siens : l'Occean au chef blanc, 
Vid les cieux s'entr'ouvrir, et les anges à troupes 
Fondre de l'air en bas ayants en main des coupes 
De précieux rubis qui plongez dedans l'eau, 
En chantant rapportoient quelque présent nouveau. 
Ces messagers aislez, ces anges de lumière 
Tiroient le sang meurtri d'avec l'onde meurtrière, 
Dans leurs vases remplis, qui prenoient, heureux, lieu 
Aux plus beaux cabinets du palais du grand Dieu : 
Le soleil, qui avoit mis un espais nuage 
Entre le vilain meurtre et son plaisant visage, 
Ores de chauds rayons exhale à soy le sang, 
Qu'il faut qu'en rouge pluie il renvoyé à son rang. 
L'Occean, du soleil et du troupeau qui vole 
Ayant prins sa leçon, change advis et parolle. 

« Venez, enfants du ciel (s'escria le vieillard), 
Héritiers du royaume à qui le ciel despart 
Son champ pour cimetière : o saincts que je repousse ! 
Pour vous, non contre vous, juste, je me courrouce. » 

Il s'avance dans Loire, il rencontre les bords. 
Les sablons cramoisis, bien tapissez de morts. 
Curieux, il assemble, il enlevé, il endure 
Cette chère despouille, au rebours de nature. 
Ayant tout arrangé, il tourne, avec les yeux 
Et le front serené, ces parolles aux cieux : 



i ,2 LES TRAGIQUES 

« Je garderay ceux-cy, tant que Dieu me commande 

Que les filz du bonheur à leur bonheur je rende ; 

11 n'i a rien d'infect, ils sont purs, ils sont nets : 

Voici les parements de mes beaux cabinets : 

Terre qui les trahis, tu eslois trop impure 

Pour des saincts et des purs estre la sépulture. » 

A tant il plonge au fond, l'eau rid en mille rais, 
Puis, aiant faict cent ronds, crache le sable après. 

Ha ! que noz cruautez fussent ensevelies 
Dans le centre du monde ! Ha ! que noz ordes vies 
N'eussent empuanty le nez de l'estranger ! 
Parmy les estrangers nous irions sans danger, 
L'œil gay, la face haute, d'une brave asseurance 
Nous porterions au front l'honneur ancien de France. 

Estrangers irritez, à qui sont les François 
Abomination, pour Dieu, faictes le choix 
De celuy qu'on trahit et de celuy qui tue ; 
Ne caressez chez vous d'une pareille veuë 
Le chien fîdel et doux et le chien enragé, 
L'atheiste affligeant, le chrestien affligé. 
Nous sommes pleins de sang, l'un en perd, l'autre en ti 
L'un est persécuteur, l'autre endure martyre : 
Regardez qui reçoit ou qui donne le coup ; 
Ne criez sur l'agneau, quand vous criez au loup. 
Venez, justes vengeurs, vienne toute la terre, 
A ces Caïns françois, d'une mortelle guerre, 
Redemander le sang de leurs frères occis : 
Qu'ils soient connus par tout aux visages transis; 



LES FERS 



I i3 



Que l'oeil lousclie, tremblant, que la grâce estonnée 
Par tout produise en l'air leur ame empoizonnée. 

Estourdis, qui pensez que Dieu n'est rigoureux, 
Qu'il ne sçait foudroyer que sur les langoureux. 
Respirez d'une pause, en souspirant pour suivre 
La rude catastrophe et la fin de mon livre. 
Les fers sont mis au vent, venez sçavoir comment 
L'Eternel faict à point vengeance et jugement : 
Vous sçaurez que toujours son ire ne sommeille, 
Vous le verrez debout pour rendre la pareille, 
Chaslier de vervaine ou punir par le fer 
Et la race du ciel et celle de l'enfer. 




les Tragiques. — T. H. 



15 



VENGEANCES 




LIVRE SIXIÈME 



VENGEANCES 




jUVRE tes grands thresois, ouvre ton sanctuaire, 
Ame de tout, soleil, qui aux astres esclaire; 
Ouvre ton temple sainct à moi. Seigneur, qui ve 
Ton sacré, ton secret enfumer de mes vœux : 
Si je n'ay or ne myrrhe à faire mon offrande. 
Je t'apporte du laict; ta douceur est si grande 
Que de mesme œil et cœur tu vois et tu reçois 
Des bergers le doux laict et la myrrhe des rois. 
Sur l'autel des cheiifs ton feu pourra descendre, 
Pour y mettre le bois et l'holocauste en cendre. 
Tournant le dos aux grands, sans oreilles, sans yeux 
A leurs cris esclattans, à leurs dons précieux. 



ii8 LESTRAGICLUES 

Or soient du ciel riant les beautez descouvertes, 
Et à l'humble craintif ces grands portes ouvertes : 
Comme tu as promis, donne, en ces derniers ans. 
Songes à nos vieillards, visions aux enfans. 
Faicts paroistre aux petits les choses inconnues, 
Du vent de ton esprit trousse les noires nues, 
Raviz-nous de la terre aux beaux pourpris des cieux. 
Commençant de donner autre vie, autres yeux 
A l'aveugle mortel : car sa masse mortelle 
Ne pourroit vivre et voir une lumière telle. 

Il faut estre vieillard, caduc, humilié, 
A demi-mort au monde, à lui mortifié, 
Que l'ame recommance à retrouver sa vie, 
Sentant par tous endroicts sa maison démolie; 
Que ce corps ruïné de bresches en tous lieux. 
Laisse voler l'esprit dans le chemin des cieux, 
Quitter jeunesse et jeux, le monde et ses mensonges. 
Le vent, la vanité, pour songer ces beaux songes. 
Or je suis un enfant, sans aage et sans raison, 
Ou ma raison se sent de la neufve prison; 
Le mal bourgeonne en moy, en moy fleurit le vice, 
Un primtemps de péchés, espineux de malice : 
Change-moy, refay-moy, exerce ta pitié, 
Rend-moy mort en ce monde, oste la mauvaistié 
Qui possède à son gré ma jeunesse première, 
Lors je songeray songe et verray ta lumière. 

Puis il faut estre enfant pour voir des visions, 
Naistre et renaistre après, net de pollutions; 



VENGEANCES i 

Ne sçavoir qu'un sçavoir, ce sçavoir sans science 
Pour consacrer à Dieu ses mains en innocence; 
Il faut à ses yeux clairs estre net pur et blanc, 
N'avoir tache d'orgueil, de rapine et de sang : 
Car nul n'héritera les hauts cieux désirables 
Que ceux-là qui seront à ces petits semblables, 
Sans fiel et sans venin; donc, qui sera-ce, ô Dieu, 
Qui en des lieux si laids tiendra un si beau lieu? 
Les enfants de ce siècle ont Satan pour nourrice, 
On berce en leurs berceaux les enfants et le vice, 
Nos mères ont du vice avec nous accouché. 
Et en nous concevant ont conceu le péché. 

Que si d'entre les morts, père, tu as envie 
De m'esveiller, il faut mettre à bas l'autre vie, 
Par la mort d'un exil, fay-moy revivre à toy; 
Séparé des meschants, separe-moy de moy; 
D'un sainct enthousiasme appelle au ciel mon ame, 
Mets au lieu de ma langue une langue de flamme. 
Que je ne sois qu'organe à la céleste voix 
Qui l'oreille et le cœur anime des François : 
Qu'il n'y ait sourd rocher qui entre les deux pôles 
N'entende clairement magnificques paroUes 
Du nom de Dieu ; i'escris à ce nom triomphant 
Les songes d'un vieillard, les fureurs d'un enfant. 
L'esprit de vérité despouille de mensonges 
Ces fermes visions, ces véritables songes : 
Que le haut ciel s'accorde en douces unissons 
A la saincte fureur de mes vives chansons. 



120 LESTRAGICLUES 

Quand Dieu frappe l'oreille, et l'oieille n'est preste 
D'aller toucher au cœur, Dieu nous frappe la teste : 
Qui ne frémit aux sons des tonnerres grondans 
Frémira quelque jour d'un grincement de dents. 

Icy le vain lecteur des-jà en l'air s'esgare; 
L'esprit mal préparé, fantastic, se prépare 
A voir quelques discours de monstres inventez, 
Un spectre imaginé aux diverses clartez 
Qu'un nuage conçoit, quand un rayon le touche 
Du soleil cramoisy, qui bizarre se couche : 
Ou bien il cuide icy rassasier son cœur 
D'une vaine caballe; et ces esprits d'erreur 
Icy ne saouleront l'ignorance maligne : 
Ainsy dict le Sauveur : Vous n'aurez point de signe. 
Vous n'aurez de nouveau (friands de nouveauté 
Que des abismes creux, Jonas resuscité; 
Vous y serez trompez, la fraude profitable 
Au lieu du désiré donne le désirable. 
Et comme il renvoya les scribes, amassez 
Pour voir des visions aux spectacles passez, 
Ainsy les visions qui seront icy peintes 
Seront exemples vrais de noz histoires sainctes. 
Le roolle des tyrans de l'Ancien-Testament, 
Leur cruauté sans fin, leur infini tourment. 
Nous verrons déchirer, d'une couleur plus vive. 
Ceux qui ont déchiré l'Eglise primitive; 
Nous donnerons à Dieu la gloire de noz ans 
Où il n'a pas encor espargné les tyrans. 



VENGEANCES :2i 

Puis une pause après, clairon de sa veniie, 
Nous les ferons ouïr dans l'esclair de la nue. 

Encor faut-il, Seigneur, ô Seigneur qui donnas 
Un courage sans peur à la peur de Jonas, 
Que le doigt qui esmeut cest endormi prophète 
Resveille en moy le bien qu'à demy je souhaitte, 
Le zelle qui me faict du fer de vérité 
Fascher avec Satan, le fils de Vanité. 
J'ay fuy tant de fois, j'ay desrobé ma vie 
Tant de fois, j'ay suivi la mort que j'ay fuie, 
J'ay faict un trou en terre et caché le talent, 
J'ay senti l'esguillon, le remords violent 
De mon ame blessée, et ouy la sentence 
Que dans moy, contre moy chantoit ma conscience. 
Mon cœur vouloit veiller, je l'avois endormi; 
Mon esprit de ce siècle estoit bien ennemy. 
Mais, au lieu d'aller faire au combat son office, 
Satan le destournoit au grand chemin du vice : 
Je m'enfuiois de Dieu, mais il enfla la mer, 
M'abisma plusieurs fois sans du tout m'abismer : 
J'ay veu des creux enfers la caverne profonde, 
J'ay esté balancé des orages du monde; 
Aux tourbillons venteux des guerres et des cours, 
Insolent, j'ay usé ma jeunesse et mes jours : 
Je me suis pieu au fer, David m'est un exemple 
Que qui verse le sang ne bastit pas le temple; 
J'ay adoré les rois, servi la vanité, 
Estouffé dans mon sein le feu de vérité; 

i6 



122 LESTRAGIQ^UES 

J'ay esté par les miens précipité dans l'onde, 

Le danger m'a sauvé en sa panse profonde, 

Un monstre de labeurs à ce coup m'a craché 

Aux rives de la mer, tout souillé de péché. 

J'ay faict des cabinets soubs espérances vertes, 

Qui ont esté bien tost mortes et descouvertes, 

Qiiand le ver de l'envie a percé de douleurs 

Le quioajon seiche pour m'envoyer ailleurs. 

Tousjours tels Simeis font aux Davids la guerre 

Et sortent des vils creux d'une trop grasse terre 

Pour d'un air tout pourry, d'un gosier enragé 

Infecter le plus pur, sauter sur l'affligé : 

Le doigt de Dieu me lève, et l'ame encore vive 

M'anime à guerroyer la puante Ninive; 

Ninive qui n'aura sac ne gémissement, 

Pour changer le grand Dieu qui n'a de changement. 

Voicy l'Eglise encor en son enfance tendre, 
Satan ne fallit pas d'essayer à surprendre 
Ce berceau consacré, il livra mille assauts 
Et feint de sa jeunesse à l'enfant mille maux. 
Les anges la gardoient en ces peines estranges ; 
Elle ne fut jamais sans que le camp des anges 
La conduisit par tout, soit lors que dessus l'eau 
L'arche d'élection luy servit de berceau, 
Soit lors qu'elle espousa la race de Dieu saincte, 
Ou soit lors que de luy elle fuioit enceinte 
Aux lieux inhabitez, aux effroiants déserts, 
Chassée, et non vaincue, en despit des enfers. 



VENGEANCES 12Î 

La mer la circuit, et son espoux luy donne 

La lune soubs les pieds, le soleil pour couronne. 

O bien-heureux Abel, de qui premier au cœur 
Cette vierge esprouva sa première douleur! 
De Caïn fugitif et d'Abel je veux dire 
Que le premier bourreau et le premier martyre. 
Le premier sang versé, on peut voir en eux deux, 
L'estat des agneaux doux, des loups outrecuideux ; 
En eux deux on peut voir (beau pourtraict de l'Eglise) 
Comme l'ire et le feu des ennemis s'attise 
De bien fort-peu de bois, et s'augmente beaucoup. 
Satan fit ce que faict en ce siècle le loup 
Qui querelle l'agneau buvant à la rivière, 
Luy au haut vers la source et l'agneau plus arrière : 
L'Antéchrist et ses loups reprochent que leur eau 
Se trouble au contre-flot par l'innocent agneau. 
La source des grandeurs et des biens de la terre 
Descoulle de leurs chefs, et la paix de la guerre 
Balancent à leur gré dans leurs impures mains; 
Et toute fois alors que les loups inhumains 
Veulent couvrir de sang le beau lit de la terre, 
Les prétextes connus de leur injuste guerre 
Sont noz autels sans fard, sans feinte, sans couleurs, 
Que Dieu aime d'enhaut l'otîerte de nos cours : 
Cela leur croist la soif du sang de l'innocence. 

Ainsi Abel offroit en pure conscience 
Sacrifices à Dieu ; Caïn offroit aussy : 
L'un offroit un cœur doux, l'autre un cœur endurcy; 



124 LES TR AGIQ,UES 

L'un fut au gré de Dieu, l'autre non aggieable : 
Caïn grinça les dents, paslit, espouventable. 
Il massacra son frère, et de c'est agneau doux 
Il fit un sacrifice à son amer courroux. 
Le sang fuit son front et honteux se retire, 
Sentant son frère sang que l'aveugle main tire; 
Mais quand le coup fut faict sa première pasleur 
Au prix de la seconde estoit vive couleur : 
Ses cheveux vers le Ciel hérissez en furie. 
Le grincement de dents en sa bouche flestrie, 
L'œil sourcillant de peur descouvroit son ennuy : 
Il avoit peur de tout, tout avoit peur de luy : 
Car le Ciel s'affubloit du manteau d'une nue 
Si tosl que le transy au Ciel tournoit sa veùe ; 
S'il fuioit aux déserts, les rochers et les bois, 
Effrayez abboyoient au son de ses abbois. 
Sa mort ne pût avoir de mort pour recompense : 
L'enfer n'eut point de morts à punir cette otTence, 
Mais autant que de jours il sentit de trespas : 
Vif, il ne vescut point; mort, il ne mourut pas. 
Il fuit d'effroy transi, troublé tremblant et blesme. 
Il fuit de tout le monde, il s'enfuit de soy-mesme : 
Les lieux plus asseurez luy estoit des hazards. 
Les fueilles, les rameaux et les fleurs des poignards, 
Les plumes de son lict des esguilles picquantes, 
Ses habits plus aysez des tenailles serrantes, 
Son eau jus de ciguë, et son pain des poizons; 
Ses mains le menaçoient de fines trahisons : 



VENGEANCES 12 

Tout image de mort et le pis de sa rage, 

C'est qu'il ceiclie la mort et n'en void ([ue l'imnge : 

De quelqu'autre Caïn il ciaignoit la fureur : 

Il fus sans compagnon et non pas sans fra^feur : 

Il possedoit le monde, et non une asseurance; 

Il estoit seul partout, hors mis sa conscience, 

Et fut marqué au front afïin qu'en s'enfuiant 

Aucun n'osast tuer ses maux en le tiiant. 

Meurtriers de vostre sang, appréhendez ce juge. 
Appréhendez aussy la fureur du déluge. 
Superbes esventez, tiercelets de géants, 
Du monde espouvantaux, vous braves de ce temps, 
Outrecuidez galands, ô fols à qui il semble, 
En regardant le Ciel, que le Ciel de vous tremble, 
Jadis voz compagnons, compagnons en orgueil, 
(Car vous estes moins forts) virent venir à l'œil 
Leur salaire des cieux : les cieux dont les vantailles. 
Sans se forcer gagnoient tant de rudes batailles : 
Babylon qui debvoit mi-partir les hauts cieux, 
Aller baiser la lune et se perdre des yeux 
Dans la voûte du ciel, Babel de qui les langues 
Firent en mesme jour tant de sottes harangues, 
Sa hauteur n'eust servi, ni les plus forts chasteaux, 
Ni les cèdres gravis, ni les monts les plus hauts. 
L'eau vint, pas après pas, combattre leur stature, 
Va des pieds aux genoux, et puis à la ceinture. 
Le sein enflé d'orgueil, souspire au submerger; 
Ses bras roides, meurtriers, se lassent de nager 



126 LES TRAGIQ^UES 

Il ne reste sur l'eau que le visage blesme; 

La mort entre dedans la bouche qui blasphème. 

Et ce pendant que l'eau s'enfle sur les enflez, 

En un petit troupeau les petits amassez 

Se jouent sur la mort, pilotez par les anges; 

Quand les géants hurloient, ne chantoient que louanges, 

Disants les meschants flots qui, en exécutant 

La sentence du Ciel, s'en vont précipitant 

Les géants aux enfers, aux abismes les noient 

Ceux-là qui aux bas lieux ces charongnes convoient 

Sont les mesmes qui vont dans le haut se mesler. 

Mettent l'arche et les siens au supresme de l'air, 

Laissent la nue en bas, et si haut les attirent 

Qu'ils vont baiser le ciel, le ciel où ils aspirent. 

Dieu fit en son courroux pleuvoir des mesmes cieux. 
Comme un déluge d'eaux, ua déluge de feux : 
Cet arsenal d'en haut, où logent de la guerre 
Les célestes outils, couvrit toute la terre 
D'artifices de feu, pour punir des humains. 
Par le feu le plus net, les péchez plus vilains. 
Un pays abbruty, plein de crimes estranges, 
Vouloit, après tout droict, violer jusqu'aux anges : 
Ils pensoient souiller Dieu; ces hommes des-reiglez 
Pour un aveugle feu moururent aveuglez ; 
Contr'eux s'esmeut la terre encore non esmeùe, 
Si tost qu'elle eut appris sa leçon de la nue : 
Elle fondit en soy et cracha en un lieu. 
Pour marquer à jamais la vengeance de Dieu. 



VENGEANCES 



127 



Un lac, de son bourbier, là mit, à la mesme lieuie, 
La mer par ses conduits ce qu'elle avoit d'ordure, 
Et, pour faire sentir la mesme ire de l'air, 
Les oyseaux tombent morts quand ils pensent voler 
Sur ces noires vapeurs, dont l'espaisse fumée 
Monstre l'ire céleste encores allumée. 

Venez, célestes feux, courez, feux éternels, 
Volez; ceux de Sodome oncques ne furent tels : 
Au jour du jugement ils lèveront la face 
Pour condamner le mal du siècle qui les passe, 
D'un siècle plus infect; notamment il est dit 
Que Dieu de leurs péchez tout le comble attendit- 
Empuantissez l'air, ô vengeances célestes. 
De poizons, de venins et de volantes pestes. 
Soleil, baille ton char aux jeunes Phaëtons, 
N'anime rien çà bas, si ce n'est des Pythons ; 
Vent, ne purge plus l'air; brize, renverse, escraze, 
Noie au lieu d'arrouser, sans eschaufîer embraze. 
Nos péchez sont au comble et, jusqu'au ciel montez, 
Pardessus le boisseau versent de tous costez. 
Terre, qui sur ton dos porte à peine noz peines. 
Change en cendre et en os tant de fc-rtiles plaines, 
En bourbe noz gazons, noz plaisirs en horreurs. 
En souphre nos guerets, en charongne noz fleurs. 
Déluges, retournez, vous pourrez par vostre onde 
Noier, non pas laver, les ordures du monde. 

Mais ce fut vous encor, ô justicieres eaux. 
Qui sceustes distinguer les lions des agneaux : 



128 LES TRAGIQUES 

Mojse Pespiouva, qui pour arche seconde, 
En un tissu de jonc se joua dessus l'onde. 
E-Uix, qui devinstes sang et changeastes de lieu, 
Eaux, qui oyez très-clair quand on parle de Dieu, 
Ce fut vous, puis après lorsque les maladies. 
Les gresles et les poux et les bestes choisies 
Pour de petits moyens abbattre les plus grands, 
Quand la peste, l'obscur et les échecs sanglants 
De l'ange foudroiant n'eurent mis repentance 
Aux cœurs des Pharaons poursuivans l'innocence. 
Ce fut vous, sainctes eaux, eaux qui fîstes de vous 
Un pont pour les agneaux, un piège pour les loups. 

Les hommes sont plus sourds à entendre la voix 
Du Seigneur des seigneurs, du Monarque des rois, 
Que la terre n'est dure et n'est sourde à se fendre 
Pour dans ses gouffres noirs les faux parjures prendre. 
Le feu est bien plus prompt à partir de son lieu 
Pour mettre à rien le rien des rebelles à Dieu. 
Dathan et Abiron donnèrent tesmoignage 
De leur obéissance et de leur prompt ouvrage. 
L'air fut obéissant à changer ses douceurs 
En poizon respirée aux braves ravisseurs 
De la chère alliance; et Dieu en toute sorte 
Par tous les éléments a monstre sa main forte. 

Quoi, mesme les démons, quoi que grinçants les dents, 
^A la voix du grand Dieu logèrent au dedans 
De Saûl enragé : quelles rouges tenailles 
Sent telles que l'enfer qui fut en ses entrailles? 



VENGEANCES 129 

Princes, un tel enfer est logé dedans vous, 
Quand un cœur de caillou d'un fusil de courroux 
Vous faict persécuter d'une haine mutine 
Vos David trioniphans de la gent philistine. 
Absalon, qui faisoit délices de cheveux 
Par eux enorgueilly, et puis pendu par eux. 
Et son Achitofel, renommé en prudence, 
Par elle s'est acquis une infâme potence. 

Dans le champ de Naboth, Achaz montre à son rang 
Que tout sang va tirant après soi d'autre sang; 
Jezabel marche après, et de près le veut suivre, 
Brusiante en soif de sang, encor qu'elle en fut yvre; 
Jezabel, vif miroir des âmes de noz grands, 
Pourtraict des coups du ciel, salaire des tyrans. 
Flambeau de ton pais, piège de la noblesse, 
Peste des braves cœurs, que servit ta finesse, 
Tes ruzes, tes conseils et tes tours florentins? 
Les chiens se sont saoulez des superbes tetins 
Que tu enflois d'orgueil, et celte gorge unie. 
Et cette tendre peau fut des mastins la vie. 
De ton sein sans pitié ce chaud cœur fut ravi, 
Luy qui n'avoit esté de meurtres assouvy. 
A faict crever les chiens : de ton fiel le carnage 
Aux chiens osta la faim et leur donna la rage : 
Vivante, tu n'avois aymé que le combat ; 
Morte, tu attisois encores du débat 
Entre les chiens grondans qui donnoyent des batailles 
Aux butins dissipez de tes vives entrailles; 

Les Tragiques. — T. 11. 17 



i3o LES TRAGIQUES 

Le dernier appareil de ta feinte beauté 
Mit l'horreur sur le front, et fut précipité, 
Aussy bien que ton corps, de ton haut édifice, 
Ton ame et ton estât, d'un mesme précipice. 

Quand le baston qui sert pour attiser le feu 
Travaille à son mestier, il brusle peu à peu: 
Il vient si noir, si court, qu'il n'y a plus de prise. 
On le jette en la braize et un autre Pattise. 
Athalia suivit le train de cette-ci. 
Elle attisa le feu et fut bruslée aussy. 

Après, de ce troupeau je sacre à la mémoire 
L'effroyable discours, la véritable histoire. 
De cet arbre eslevé, refoullé par les cieux, 
De qui les rameaux longs s'estendoient ombrageux 
D'orient au couchant, du midy à la bize : 
La terre large estoit en son ombre comprise. 
Et fut ce pavillon de superbes rameaux 
Des bestes le grand parc, le grand nid des oiseaux; 
Ce tronc est esbranché, ce monstre est mis à terre; 
Ce qui logeoit dedans misérablement erre 
Sans logis, sans retraitte: un roy victorieux. 
De cent princes l'idoUe, enflammé, glorieux, 
Ne connoissant plus rien digne de sa conqueste, 
Levoit contre le ciel son orgueilleuse teste. 
Dieu ne daigna lancer un des mortels esclats 
De ses foudres volans, mais ploya contre-bas. 
Ce visage eslevé ; ce triomphant visage 
Perdit la forme d'homme et de l'homme l'usase. 



VENGEANCES i3i 

Noz petits geanlcaux, par vanité, piir vœux, 

Font un bizarre orgueil d'ongles et de cheveux, 

Et Dieu sur celtuy-cy, pour une peine dure, 

Mit les ongles crochus et la grand chevelure. 

Apprenez de lui, rois, princes et potentats, 

Quelle peine a le ciel à briser voz estais. 

Ce roy n'est donc plus roy, de prince il n'est plus prince ; 

Un désert solitaire est toute sa province; 

De noble il n'est plus noble, et en un seul moment 

L'homme des hommes roy n'est homme seulement; 

Son palais est le souil d'une puante boue, 

La fange est l'oreiller parfumé pour sa joue; 

Ses chantres, les crapaux, compagnons de son lict. 

Qui de cris enrouez le tourmentent la nuict; 

Ses vaisseaux d'or ouvrez furent les ordes fentes 

Des rochers serpenteux, son vin les eaux puantes; 

Les faisans, qu'on faisoit galopper de si loin, 

Furent les glands amers, la racine et le foin ; 

Les orages du ciel roullent sur la peau nue; 

Il n'a daix, pavillon ni tente que la nue. 

Les loups en ont pitié; il est de leur troupeau, 

Et il envie en eux la durté de la peau, 

Au bois oii, pour plaisir, il se mettoit en queste, 

Pour se jouer au sang d'une innocente beste, 

Chasseur, il est chassé; il fit fuir, il fuit; 

Tel qu'il a poursuivi maintenant le poursuit. 

Il fut roy abbruty, il n'est plus rien en somme * 

Il n'est homme ne beste et craint la beste et l'homme; 



i32 LESTRAGIQ.UES 

Son ame raisonnable inaisonnable fut. 
Dieu refit ceste beste un roy quand il luy pleust. 
Merveilleux jugement et merveilleuse grâce 
De Toster de son lieu, le remettre en sa place ! 

Le doigt qui escrivit, devant les yeux du filz 
De ce roy abesti, que Dieu avoit prefix 
Ses vices et ses jours, sceust l'advenir escrire, 
Luy-mesme exécutant ce qu'il avoit peu dire. 

O tyrans, apprenez, voyez, résolvez-vous 
Que rien n'est difficille au céleste courroux; 
Apprenez, abbatus, que le Dieu favorable 
Qui verse l'eslevé hausse le misérable; 
Qui faict fondre dans l'air d'un Cherub Ie"pouvoir, 
De qui on sent le fer et la main sans la voir; 
L'œil d'un Sennacherib void la lame enflammée 
Qui faict en se jouant un hachis d'une armée; 
Que c'est celuy qui faict, par secrets jugements, 
Vaincre Ester en mespris les favoris Amans : 
Sur le sueil de la mort et de la boucherie, 
La chetifve récent le throsne avec la vie; 
L'autre, mignon d'un Roy, tout à coup s'est trouvé 
Enlevé au gibet qu'il avoit eslevé, 
Comme le fol malin journellement appreste 
Pour la teste d'autruy ce qui frappe sa teste. 

Ainsy le'doigt de Dieu avoit coupé les doigis 
D'un Adonibesec qui a septante roys. 
11 les avoit tranchez; j'ay laissé les vengeances 
Que ce doigt exerça par les foibles puissances 



VENGEANCES |3Î 

Des femmes, des enfants, des valets desreiglez, 
Des Gedeons choisis, des Samsons aveuglez; 
Le desespoir d'Antioch et sa prompte charogne. 
Mon vol impétueux d'un long désir s'eslogne 
A la seconde Eglise, et l'outrageuse main 
Que dès lors fit sortir le grand siège Romain. 

Sortez, persécuteurs de l'Eglise première, 
Et marchez enchaînez au pied de la bannière 
De l'agneau triomphant; vos sourcils indomptez, 
Voz fronts, voz cœurs si durs, ces fieres majestez, 
Du Lion de Juda honorent la mémoire, 
Traisnez au chariot de l'immortelle gloire. 

Hausse du bas enfer l'aigreur de tes accents. 
Hurle, en grinçant des dents, des enfants innocents 
Herode le boucher; levé la main impuie 
Vers le ciel, du profond de ta demeure obscure; 
Aujourd'huy, comme toy, les abusez tyrans 
Pour blesser l'Eternel massacrent ses enfants, 
Et sont imitateurs de !a forcenerie. 
Qui pensois ployer Dieu parmy la boucherie, 
Les cheveux arrachez, les effroyables cris 
Des mères qui pressoient à leur sein leurs petits. 
Ces petits bras liez aux gorges de leurs mères, 
Les tragicques horreurs et les raisons des pères. 
Les voix non encor voix, bramantes en tous lieux. 
Ne sonnoient la pitié dans leurs cœurs impiteux. 
Des tueurs résolus point ne furent ouyes 
Ces petites raisons qui demandoienc leurs vies 



j34 les tragiques 

Ainsy qu'elles sçavoient; quand ils tendoient leurs mains, 

Ces menottes monstroient par signe aux inhumains, 

Cela n'a point péché, cette main n'a ravie 

Jamais le bien, jamais rançon, jamais la vie. 

Mais ce cœur sans oreille et ce sein endurcy 

Que l'humaine pitié, que la tendre mercy 

N'avoient sceu transpercer, fut transpercé d'angoisses : 

Ses cris, ses hurlemens, son soucy, ses addresses 

Ne servirent de rien. Ces indomptez esprits. 

Qui n'oyoient point crier, en vain jettent des cris. 

Il fit tuer son fîlz et par luy fut esteinte 

Sa noblesse, de peur qu'il ne mourut sans plainte. 

Sa douleur fut sans pair. L'autre Herode, Antipas, 

Après ses cruautez et avant son trespas. 

Souffrit l'exil, la honte, une crainte Caïne, 

La pauvreté, la fuitte et la fureur divine. 

Puis le tiers triomphant, eslevé sur le haut 
D'un peuple adorateur et d'un brave eschaffaut 
Au poinct que l'on cria : O voix de Dieu, non d'homme ! 
Un gros de vers et poux l'attaque et le consomme. 
La terre qui eut honte esventa tous les creux 
Où elle avoit les vers; l'air luy creva les yeux; 
Luy-mesme se pourrit et sa peau fut changée 
En bestes, dont la chair de dessoubs fut mangée; 
Et comme les démons, d'un organe enroué, 
Ont le sainct et sauveur par contrainte advoué, 
Celtuy-cy s'escria au fonds de ses misères : 
« Voicy celuy que Dieu vous adoriez nagueres. » 



VENGEANCES IÎ5 

Somme, au lieu de ce corps idolâtré de tous 
Demeurent ses habits, un gros amas de poux, 
Tout regrouille de vers, le peuple esmeut s'eslogne : 
On adoroit un roy, on fuit une charogne. 

Charognes de Tyrans, balancez en haut lieu, 
Fantaslicques rivaux de la gloire de Dieu, 
Que ferez-vous des mains, puis que voz foibles veûes 
Ne sceurent oncq passer la région des niies ? 
Vous ne disposez pas, magnificques mocqueurs, 
Ni de voz beaux esprits, ni de voz braves cœurs; 
Ces dons ne sont que prests,que Dieu tient parlalonge; 
Si vous en abusez, vous n'en usez qu'en songe. 
Quand l'orgueil va devant, suivez-le bien à l'œil, 
Vous verrez la ruine aux talons de l'orgueil. 
Vous estes tous subjects, ainsy que nous le sommes, 
A repaistre les vers des délices des hommes. 
Paul, pape incestueux, premier inquisiteur, 
S'est veu mangé des vers, salle persécuteur, 
Philippe, incestueux et meurtrier, cette peste 
T'en veut, puis qu'elle en veut au parricide inceste. 

Néron, tu mis en poudre et en cendre et en sang 
Le vénérable front et la gloire et le flanc 
De ton vieux précepteur, ta patrie et ta mère, 
Trois que ton destin fit avorter en vipère. 
Chasser le docte esprit par qui tu fus sçavant, 
Mettre en cendre ta ville, et puis la cendre au vent; 
Arracher la matrice à qui tu doibs la vie. 
Tu debvois à ces trois la vie aux trois ravie, 



l36 LES TRAGldUES 

Miroûer de cruauté, duquel l'infâme nom 

Retentira cruel, quand on dira Neion. 

Homme tu ne tus poinct à qui l'avoit faict homme; 

Tu ne fus pas Romain envers ta belle Rome ; 

Dont l'ame tu reçeus l'ame tu fis sortir. 

Si ton sens ne sentoit, le sang debvoit sentir. 

Mais ton cœur put vouloir, et put ta main meurtrière 

Tuer, brusler, meurtrir précepteur, ville et mère. 

Bourreau de tes amis, du meurtre seul amy, 

Ta mort n'a sceu trouver amy ni ennemy : 

Il fallut que ta main à ta fureur extresme, 

Après tout violé, te violast toy-mesme. 

Domitian morgueur, qui pris plaisir à voir 
Combien la cruauté peut contre Dieu pouvoir, 
Quand tu oyois gémir le peuple pito)'able, 
Spectateur des mourants, tu ridois, effroyable, 
Les sillons de ton front ; tu fronçois les sourcils 
Aux yeux de ta fureur; les visages transis 
Laissoient là le supplice, et les tremblantes faces 
Adoroient la terreur de tes fieres grimaces. 
Subtil, tu desrobois la pitié par la peur. 
On te nommoit le Dieu, le souverain Seigneur! 
Où fut ta déité, quand tu te vids, infâme, 
Dejetté par les tiens, condamné par ta femme, 
Ton visage foulé des pieds de tes valets? 
Le peuple despouilla tes superbes palais 
De tes infâmes noms, et ta bouche et ta joue 
Et l'œil adoré n'eut de tombeau que la boue. 



VENGEANCES 



•Î7 



Tu sautois de plaisir, Adiian, une fois, 
A remplir de chrestiens jusqu'à dix mille croix; 
Dix mille croix après, dessus ton cœur plantées, 
Te firent souhaiiter les peines inventées: 
Sanglant, ton sang coula ; tu recerchas en vain 
Les moyens de finir les douleurs par ta main; 
Tu criois, on rioit ; la pitié t'abandonne; 
Nul ne t'en avoit faict, tu n'en fis à personne. 
Sans plus, on délaissa les ongles à ta peau ; 
Altéré de poizon, tu manquas de couteau; 
On laissa dessus toy jouer la maladie, 
On refusa la mort ainsy que toy la vie. 

Sévère fut en tout successeur d'Adrian, 
En forfaict et en mort. Après, Herminian, 
Armé contre le ciel, sentit en mesme sorte 
La vermine d'Herode encore n'estre morte. 
Périssant mi-mangé, de son dernier trespas 
Les propos les derniers furent : « Ne dictes pas 
La façon de mes maux à ceux qui Christ advoûent; 
Que Dieu, mon ennemy, mes ennemis ne louent. » 

Tyrans, vous dresserez sinon au Ciel les yeux, 
Au moins l'air sentira heiisser voz cheveux. 
Si quelqu'un d'entre vous à quelque heure contemple 
Du vieux Valerian le spécieux exemple, 
N'agueres empereur d'un empire si beau, 
Aussy tost marchepied, le fangeux escabeau 
Du Perse Saporez. Quand cet abominable 
Avoit sa face en bas, au montoûer de l'estable, 

i8 



i38 LES TRAGIQ.UES 

Se souvenoit-il point qu'il avoit tant de fois 

Des chrestiens prosternez mesprisé tant de voix ; 

Que son front eslevé, si voisin de la terre, 

Contre le filz de Dieu avoit osé la guerre ; 

Que ses mains, ores pieds, n'avoient faict leur devoir 

Lors qu'elles emploioient contre Dieu leur pouvoir ? 

Princes, qui maniez dedans vos mains impures 
Au lieu de la justice une fange d'ordures, 
Ou qui, s'il faut ouvrer les ploiez dans vos seins, 
Voyez de quel mestier devindrent ces deux mains : 
Elles changeoient d'usage en traictant l'injustice, 
La justice de Dieu a changé leur office. 
Plus luy debvoit peser sang sur sang, mal sur mal, 
Que ce roy sur son dos qui montoit à cheval, 
Qui en fin l'escorcha, vif le despouillant, comme 
Vif il fut despoiiillé des sentiments de l'homme. 

Le haut Ciel t'advertit, pervers Aurelian ; 
Le tonnerre parla, ô Diocletian ; 
Ce trompette enroué de l'etfroyant tonnerre, 
Avant vous guerroier, vous dénonça la guerre; 
Ce héraut vous troubla et ne vous changea pas; 
II vous fit chanceler, mais sans tourner vos pas ; 
Avant que se vanger, le Ciel cria vengeance; 
Il vous causa la peur, et non la repentance. 

Aurelian Iraictoit les hommes comme chiens ; 
Ce qu'il fit envers Dieu, il le receut des siens. 
Et quel prince à bon droict se pourra vanter d'estre 
Mesconnu par les siens, s'il mesconnoist son maistre? 



VENGEANCES 139 

Mesmes mains ont meiiilry et servi cettuy-cy. 
Le second fut vaincu d'un trop aident soucy ; 
L'impuissant se tua, abbatu de la rage 
De n'avoir peu dompter des chrestiens le courage. 

Maximian, les feux de vingt mille enfermez, 
La ville et les bourgeois en un tas consumez 
Firent un si grand feu que l'espaisse fumée 
Dans les nareaux de Dieu esmeut l'ire enflammée : 
Des citoyens meurtris la charongne et les corps 
Empuantirent tout de l'amas de ces morts, 
L'air estant corrompu te corrompit l'haleine, 
Et le flanc respirant la vengeance inhumaine : 
Ta puanteur chassa les amis au besoing, 
Chassa tes serviteurs, qui fuirent si loing 
Que nul n'oioit tes cris, et faut que ta main torde 
L'infâme nœud, le tour d'une villaine corde. 

Aussy puant que toi, Maximin frauduleux, 
Forgeur de fausse paix, sentit saillir des yeux 
Sa prunelle eschappée, et commença par celle 
Qui ne vid onc pitié, la part la plus cruelle : 
La première périt, on saoula de poisons 
Le cœur qui ne fut onc saoulé de trahisons. 

Ces bourreaux furieux eurent des mains fumantes 
Du sang tiède versé. Mais voicy des mains lentes, 
Voicy un faux meurtrier, un arsenic si blanc 
Qu'on le gousta pour sucre; et sans tache de sang 
L'ingénieux tyran, de qui la fraude a mise 
A plus d'extremitez la primitive Eglise : 



140 LESTRAGICLUES 

II ne tacha de sang sa robbe ne sa main, 

Il avoil la main pure, et le cœur fut si plain 

De meurtres desrobez ; il n'allumoit les flammes : 

Ses couteaux et ses feux n'attaquoient que les âmes : 

Il n'attaquoit les corps, mais privoit les esprits 

De pasture de vie : il semoit le mespris 

Aux plus volages cœurs, estouffant par la crainte 

La saincte deilé dedans les cœurs esteinte. 

Le chevalier du ciel, au milieu des combats, 

Descendit de si haut pour le verser à bas. 

L'apostat Julian son sang fuitif empoigne, 

Le jette vers le ciel ; l'air de cette charongne 

Empoisonné fuma : puis l'infidelle chien 

Cria : « Je suis vaincu par toy, Nazarien. » 

Tu n'as eu point de honte, impudent Libanie, 
De donner à ton Roy tel patron pour sa vie, 
Exhaltant et nommant cet exemple d'erreurs 
Des philosophes roy, maistre des empereurs. 

Pacificques meurtriers. Dieu descouvre sa guerre 
Et ne faict comme vous, qui cuidez de la terre 
L'estouffer sans seigner, et de traistres appas 
Empoizonner l'Eglise et ne la blesser pas. 

Je laisse arrière-moy les actes de Commode 
Et Valantinian, qui, de pareille mode. 
Dépouillèrent sur Christ leurs courroux aveuglez; 
Pareils en morts, tous deux par valets estranglez. 

Galerian aussy rongé par les entrailles. 
Et Decius, qui trouve au millieu des batailles 



VENGEANCES 141 

Un Dieu qui avoit pris le contraire parti, 
Puis le gouffre tout prest dont il fut englouti. 

Je laisse encore ceux qu'un faux nom catholicque 
A logé dans Sion, un Zenon Izaurique, 
Vif enterré des siens ; Honorique pervers, 
Qui eschaulfoit sa mort en nourrissant les vers. 

Constant, par trop constant à faire la doctrine 
D'Arius, qui versa en une orde latrine 
Ventre et vie à la fois, et luy, en pareil lieu. 
En blasphèmes pareils creva par le millieu. 
Tous ceux-là sont péris par des pestes cachées 
Comme ils furent aussy des pestes embuschées, 
Que le Sinon d'enfer establit par moyens 
En cheval duratée, au rempart des Troyens. 

Quand Satan guerroyoit d'une ouverte puissance 
Contre le monde jeune et encor en enfance, 
Il trompoit cette enfance, et ses traicts moins couverts 
A ce siècle plus fin descouvroient les enfers 
Dès la première veùe, et faut que la malice 
D'un plus espais manteau cache le fond du vice. 

Nous verrons cy après les effets moins sanglants, 
Mais des coups bien plus lourds et bien plus violents, 
En ce troisiesme rang d'ennemis de l'Eglise, 
Masquans leur noir couroux d'une douce feintize, 
Satans vestus en anges et serpents enchanteurs, 
De Julian le fin subtils imitateurs. 
Ils n'ont pas trompé Dieu ; leurs frivolles excuses, 
La nuict qui les couvroit, les frauduleuses ruzes, 



I4Î LESTRAGICLUES 

Leur feinte pieté et masque ne put pas 

Rendre seiche leur mort, ni heureux leur trespas. 

Il faut que nous voyons si les hautes vengeances 
S'endorment au giron des célestes puissances, 
Et si (comme jadis) le véritable Dieu 
Distingua du gentil son héritage hebrieu, 
S'il sépare aujourd'huy par les marques anciennes 
Des troupes de l'enfer Teslection des sienes. 

O martyres aimez ! ô douce affection ! 
Perpétuelle marque à la saincte Sion, 
Tesmoignage secret que l'Eglise en enfance 
Eut au front et au sein, à sa pauvre naissance, 
Pour choisir du troupeau de ses bastardes sœurs 
L'héritière du ciel au milieu des malheurs ! 

Qui a leu aux romans les fatales misères 
Des enfants exposez de peur des belles-meres, 
Nourris par les forests, gardez par les mastins, 
A qui la louve ou l'ourse ont porté leurs tetins. 
Et les pasteurs après du laict de leurs ouailles 
Nourrissent, sans sçavoir, un prince et des merveilles? 
Au milieu des trouppeaux on en va faire choix, 
Le valet des bergers va commander aux rois, 
Une marque en la peau où l'oracle descouvre 
Dans le parc des brebis l'héritier du grand Louvre. 

Ainsy, l'Eglise ainsy accouche de son fruict; 
En fuiant aux déserts le dragon la poursuit; 
L'enfant chassé des rois est nourry par les besles; 
Cet enfant brisera de ces grands roys les testes 



VENGEANCES 143 

Qui l'ont proscript, banny, outragé, dejetté. 
Blessé, chassé, battu de faim, de pauvreté. 
Or ne t'advienne point, espouse et chère Eglise, 
De penser contre Christ ce que dit sur Moyse 
La simple Sophora, qui, voiant circoncir 
Ses enfants, estima qu'on les vouloit occir. 
Tu es mary de sang, ce dit la mère folle. 
Téméraire et par trop blasphémante parole : 
Car celte effusion qui luy desplaist si fort 
Est arre de la vie, et non pas de la mort. 

Venez donc, pauvreté, faim, fuiltes et blessures. 
Bannissements, prison, proscriptions, injures; 
Vienne l'heureuse mort, gage pour tout jamais 
De la fin de la guerre et de la douce paix. 

Fuiez, triomphes vains, la richesse et la gloire, 
Plaisirs, prospérité, insolente victoire, 
O pièges dangereux et signes évidents 
Des ténèbres, du ver et grincements de dents! 

Entrons dans une piste et plus vive et plus freisehe, 
Du temps qu'au monde impur la pureté se presche, 
Où le siècle qui court nous offre et va contant 
Autant de cruautez, des jugements autant 
Qu'aux trois mille ans premiers de l'enfance du monde, 
Qu'aux quinze cents après de l'Eglise seconde. 
Que si les derniers traicts ne semblent à noz yeux 
Si hors du naturel et si malitieux 
Que les plus eslognez, voions que les oracles 
Des vives voix de Dieu, les monstrueux miracles 



144 LESTRAGICLUES 

N'ont plus esté fréquents dès que l'esprit prit 
En des langues de feu la langue de l'Esprit. 
Si les pauvres Juifs les eurent en grand nombre, 
Très apropos à eux, qui esperoient en ombre, 
Ces ombres profitoient; nous vivons en clarté, 
Et à l'œil possédons le corps de vérité. 
Ou soit que la nature en jeunesse, en enfance. 
Fut plus propre à souffrir le change ei l'inconstance, 
Que quand ces esprits vieux, moins prompts, moins violent 
Jeunes, n'avortoient plus d'accidents insolents; 
Ou soit que noz esprits, tous abbrutis de vices, 
Les malices de l'air surpassent en malices. 
Ou trop meslez au corps, ou de la chair trop plains, 
Susceptibles ne soient d'enthousiasmes saincts. 
Encore trouvons-nous les exprès tesmoignages 
Que Nature ne peut avouer pour ouvrages : 
Encore le chreslien aura icy dedans 
Pour chanter; l'aiheiste en grincera les dents. 
Archevesque Arondel, qui en la Cantorbie 
Voulus tarir le cours des paroles de vie. 
Ton sein encontre Dieu enflé d'orgueil souffla, 
Ta langue blasphémante encontre Dieu s'enfla : 
Et, lors qu'à vérité le chemin elle bousche, 
Au pain elle ferma le chemin et la bouche. 
Tu fermois le passage au subtil vent de Dieu, 
Le vent de Dieu passa, le tien n'eut point de lieu. 
Au ravisseur de vie à ce poinct fut ravie, 
Par l'instrument de vivre, et l'une et l'autre vie : 



VENGEANCES 145 

L'Eglise il affama; Dieu lui osta le pain. 

Voicy d'autres effects d'une bizarre faim, 
L'affamé qui voulut saouler sa brute rage 
Du nez d'un bon pasteur, l'arracher du visage, 
Le casser de ses dents et l'avaller après, 
Fut puni comme il faut, car il sortit exprès 
Du plus secret des bois un loup qui du visage 
Luy arrache le nez et luy cracha la rage : 
Il fut seul qui sentit la vengeance et le coup 
Et qui seul irrita la fureur de ce loup. 
C'est faire son proffict de ces leçons nouvelles 
De voir que tous péchez ont les vengeances telles 
Que mérite le faict, et que les jugements 
Dedans nous, contre nous, trouvent les instruments. 
De voir comme Dieu peint, par juste analogie, 
Du crayon de la mort les couleurs de la vie. 
Quand le comte Fœlix (nom sans félicité) 
De colère et de vin yvre, se fut vanté 
Qu'au lendemain ses pieds, prenants couleurs nouvelles, 
Rougiroient les esprons dans le sang des fidelles. 
Dieu entreprit aussy et jura à son rang : 
Ce sanglant dès la nuict estouffa dans son sang. 

Le stupide Mesnier, ministre d'injustice, 
Tout pareil en désirs, sentit pareil supplice, 
Supplice remarquable. Et pleust au juste Dieu 
Ne me sentir contrainct d'attacher en ce lieu 
Deux semblables pourtraicts des princes de notre aage. 
Princes qui comme jeu ont aymé le carnage. 

Les Tragiques. — T. II. 19 



1^6 LES TRAGIQ^UES 

Encontre qui Paris et Anvers tous sanglants 
Solicitent le ciel de courroux violents. 
Leur rouge mort auss_y fut marque de leur vie. 
Leur puante charongne et l'air empuantie 
Partagèrent sortants de l'impudicque flanc 
Une mer de forfaicts et un fleuve de sang. 

Aussy bien qu'Adrian, aux morts ils s'esjouirent; 
Comme Maximian, aux villes ils permirent 
Le sac : leur sang coula ainsi que d'Adrian. 
Ils ont eu des parfums du faux Maximian. 
Quel songe ou vision trouble ma fantaisie, 
A prévoir de Paris la fange cramoisie, 
Traîner le sang d'un roy à la niercy des chiens, 
Roy qui eut en mespris le sang versé des siens? 

Qui veut sçavoir comment la vengeance divine 
A bien sceu où dormoit d'Herode la vermine 
Pour en persécuter les vers persécuteurs, 
Qu'il voye le tableau d'un des inquisiteurs 
De Merindol en feu. Sa barbarie extrême 
Fut en horreur aux rois, aux persécuteurs mesme. 
Il fut banny; les vers suivirent son exil, 
Et ne put inventer, cest inventeur subtil. 
Armes pour empescher cette petitle armée 
D'empoizonner tout l'air de puante fumée; 
Ce chasseur dechassa ses compagnons au loing, 
Si qu'un seul d'enterrer ce demi-mort eut soing, 
Luy jetta un crochet et entraisna le reste, 
Des diables et des vers allumettes de peste, 



VENGEANCES 147 

En un trou : la tene eut lioneur de l'estoutTer, 
Cette terre à regret fut son premier enfer, 
Ce ver sentit les vers. La vengeance divine 
N'employa seulement les vers sur la vermine. 

Du-Prat fui le gibier des mesmes animaux : 
Le ver qui l'esveilloit, qui luy contoit ses maux, 
Le ver qui de long-temps picquoit sa conscience 
Produisit tant de vers qu'ils percèrent sa panse, 

Voicy un ennemy de la gloire de Dieu 
Qui s'esleve en son rang, qui occupe ce lieu : 
L'Aubespin, qui premier, d'une ambition folle, 
Cuida fermer le cours h la vive parolle. 
Et qui, bridant les dents par des baaillons de bois, 
Aux mourans refusa le soûlas de la voix. 
Voyant à ses costez cette petilte armée 
Grouiller, l'ire de Dieu, en son corps animée. 
Choisit pour ses parrains les ongles de la faim. 
Lié par ses amis de l'une et l'autre main, 
Comme il grinçoit les dents contre la nourriture, 
Ses amis d'un baaillon en firent ouverture ; 
Mais avec les coulis de sa gorge coula 
Un gros amas de vers qui à coup l'estrangla. 
Le céleste courroux luy parut au visage. 
Nul pour le deslier n'eut assez de courage : 
Cliacun trembla d'Iiorreur et chacun estonné 
Quitta ce baaillonneur et mort et baaillonné. 

Petits soldats de Dieu, vous renaiitrez encore 
Pour destruire bien tost quelque prince mi-more. 



148 LES TRAGIQ_UES 

O Roy, mespris du ciel, teneur de l'univers, 
Herodes glorieux, n'attens rien que les vers ; 
Espagnol iriumphant, Dieu vengeur à sa gloire 
Peindra de vers ton corps, de mes vers ta mémoire. 

Ceux dont le cœur brusloit de rages au dedans. 
Qui couvoient dans leur sein tant de flambeaux ardents 
En attendant le feu préparé pour leurs âmes, 
Ces enflammez au corps ont ressenly des flammes. 
Bellomente, bruslant des infernaux tisons. 
Eut pour jeu les procès, pour palais les prisons. 
Cachots pour cabinets, pour passe-temps les géhennes. 
Dans les crottons obscurs, au contempler des peines. 
Aux yeux des condamnez il prenoit ses repas : 
Hors le seuil de la geôle il ne faisoit un pas. 
Le jour luy fut tardif et la nuict trop haslive 
Pour haster les procès : la vengeance tardive 
Contenta sa langueur par la severiié. 
Un petit feu l'atteint par une extrémité. 
Et au bout de l'orteil ; ce feu estoit visible. 
Cet insensible aux pleurs ne fut pas insensible, 
Et luy tarda bien plus que cette vive ardeur 
N'eust faict le long chemin du pied jusques au cœur 
Que les plus longs procès longs et fâcheux ne furent : 
Tous les membres, de rang, ce feu vengeur reçeurent. 
Ce hastif à la mort se mourut peu à peu. 
Cet ardent au brusler fît espreuve du feu 

Pour un péché pareil, mesme peine évidente 
Brusla Pont-cher, l'ardent chef de la chambre ardente. 



VENGEANCES 



'49 



L'ardeur de celluy-cy se vid venir à l'œil. 
La mort entre le cœur et le bout de l'orteil 
Fit sept diveis logis, et comme par tranchées 
Partage l'assiégé ; ses deux jambes haschées, 
Et ses cuisses après servirent de sept forts; 
En repoussant la mort, il endura sept morts. 

L'evesque Castelan, qui, d'une froideur lente, 
Cachoit un cœur bruslanl de haine violente, 
Qui, sans colère, usoit de flammes et de fer, 
Qui pour dix mille morts n'eust daigné s'eschauffer. 
Ce fier doux en propos, cet humble de col roide, 
Jugeoit au feu si chaud d'une façon si froide : 
L'une moitié de luy se glaça de froideur, 
L'autre moitié fuma d'une mortelle ardeur. 

Voyez quels justes poids, quelles justes balances 
Balancent dans les mains des célestes vengeances, 
Vengeances qui du ciel descendent à propos, 
Qui entendent du ciel qui ouirent les mots 
De l'imposteur Picard, duquel à la semonce 
La mort courut soudain pour luy faire response : 
« Vien, mort, vien^ prompte mort (ce disoit l'effronté), 
Si j'ay rien prononcé que saincte vérité, 
Venge ou approuve Dieu, le faux ou véritable. » 
La mort se resveilla, frappa le détestable 
Dans la chaire d'erreur : quatre mille auditeurs, 
De ce grand coup du ciel abbrutis spectateurs, 
N'eurent pas pour ouir de fidelles oreilles 
Et n'eurent des vraysyeux pour en voir les merveilles. 



i5o LESTRAGICLUES 

Lambert, inquisiteur, ains)' en blasphémant 
Demeura bouche ouverte, emporté au couvent, 
Fut trouvé, sans sçavoir l'autheur du faict estrange, 
Aux fossez du couvent noyé dedans la fange. 
Maint exemple me cerche, et je ne cerche pas 
Mille nouvelles morts, mille estranges trespas 
De noz persécuteurs; ces exemples m'ennuient, 
Ils poursuivent mes vers et mes yeux qui les fuient. 

Je suis importuné de dire comme Dieu 
Aux rois, aux ducs, aux chefs, de leur camp au millieu. 
Rendit, exerça, fît droict, vengeance et merveille, 
Crevant, poussant, frappant l'œil, l'espaule et l'oreille; 
Mais le trop long discours de ces notables morts 
Me faict laisser à part ces vengeances des corps, 
Pour m'envoier plus haut et voir ceux qu'en ce monde 
Dieu a voulu arrer de la peine seconde : 
De qui l'esprit frappé de la rigueur de Dieu 
Desja sentit l'enfer au partir de ce lieu. 
La justice de Dieu par voi s sera louée, 
Vous donnerez à Dieu vo.tre voix enrouée, 
Démons désespérez, par qui, victorieux. 
Le cruel desespoir fut vainqueur dessus eux 
Le desespoir, le plus des peines éternelles 
Ennemy de la foy, vainquit les infidelles. 

Le Rhosne en a sonné, alors qu'en hurlements 
Renialme et Revêt desgorgeoient leurs tourments. 
» J'ay (dict l'un) condamné le sang et l'innocence. » 
Ce n'estoit repentir, c'estoit une sentence 



VENGEANCES i5i 

Qu'il piononçoit enflé et gros de mesme esprit 
Du démon qui, par force, avoua Jesus-Christ. 

Ce mesme esprit, preschant en la publicque chaire, 
Fit escrier Latome à sa fureur dernière : 
« Le grand Dieu m'a frappé en ce publicque lieu, 
Moy qui publicquement blasphemois contre Dieu. » 

Noz yeux mesmes ont veu, en ces derniers orages, 
Où cet esprit immonde a semé de ses rages. 
C'est luy qui a ravy le sens aux insolents, 
A Bezihy, Cosseins, à Tavanes sanglants; 
Le premier de ces trois a galoppé la France 
Monstrant ses mains au ciel, bourrelles d'innocence : 
« Voicy (ce disoit-ii) l'esclave d'un bourreau 
Qui a sur les agneaux desployé son couteau : 
Mon ame pour jamais en sa mémoire tremble, 
L'horreur et la pitié la deschirent ensemble. » 

Le second fut frappé aux murs des Rochelois. 
On a caché le fruict de ses dernières voix : 
La vérité pressée a trouvé la lumière. 
Car on n'a peu celer sa sentence dernière : 
Du style du premier, et pour mesme action 
Il prononça mourant sa condamnation. 

Le tiers, qui fut cinquiesme au conseil des coulpables, 
Bavoit plus abbruty : il a semé ses fables 
A Tentour de Paris, et le changement d'air 
Ne le faisant jamais qu'en condamné parler. 
Il fut lié, mais plus géhenne de conscience, 
Satan fut son conseil, l'enfer son espérance. 



i52 LESTRAGldUES 

Le cardinal Polus, plein de mesnie démons, 
Fut jadis le miiouer de ces trois compagnons. 
Nous en sçavons plusieurs que nos honteuses veùes 
Ont veus nuds et bavans et liurlans par les riies, 
Prophètes de leur mort, confesseurs de leurs maux. 
De nostres presageurs enseignements très-beaux. 

Il ne faut point penser que vers, couteaux ni flammes 
Soient tels que les flambeaux qui attacquoient les âmes. 
Rien n'est si grand que l'ame, il est très-évident 
Qu'à l'esgard du subject s'augmente l'accident, 
Comme, selon le bois, la flamme est perdurable. 
Ces barbares avoient au lieu d'une ame un diable, 
Duquel la bouche plaine a par force annoncé 
Les crimes de leurs mains, le sang des bons versé, 
Le desespoir minant qui leur tient compagnie. 
Rongeant cœur et cerveau jusqu'en fin de la vie. 

Que tu viens à regret, charlatan Florentin, 
Qui de France as sucé puis mordu le tetin, 
Comme un cancer mangeur et meurtrier insensible, 
Un cancer de sept ans, à toj, aux tiens horrible, 
T'oste esprit, sens et sang ; un traistre et lent effort, 
Traiste, lent, te faisant charongne avant ta mort, 
Empuanty de toy, et t'atteint la vengeance 
Au poinct qui donna trefve au repos de la France. 
Excellente duchesse, icy la vérité 
A forcé les liens de la proximité, 
Dans mon sein allié tu as versé tes plaintes 
Du malheur domesticque, qui ne seroient esteintes, 



VENGEANCES i5î 

Non plus que la clameur qui donna gloire ;\ Dieu, 
Lors que le condamné publia par adveu 
Qu'en luy, cinquiesme autheur de l'inicque journée, 
La vengeance de Dieu s'en alloit terminée. 

Mais voicy les derniers sur lesquels on a veu 
Du Dieu fort et jaloux le courroux plus esmeu, 
Quand de ses jugements les principes terribles 
A ces coeurs endurcis se sont rendus visibles. 

Crescence, cardinal, qui à ton pourmenoir 
Te vis accompagné du funèbre chien noir, 
Chien qu'on ne put chasser, tu conneusce chien mesme 
Qui t'abbajoit au cœur de rage si extresme 
Au concile de Trente : et ce mesme démon 
Dont tu ne sçavois pas la ruse, bien le nom, 
Ce chien te fil prévoir, non pourvoir à ta perte ; 
Ta maladie fut en santé descouverte ; 
Il ne te quitta plus du jour qu'il t'eust faict voir 
Ton mal, le mal la mort, la mort le desespoir. 

Je me haste à porter dans le fond de ce temple 
D'Olivier, chancelier, le tableau et l'exemple : 
Cettu_y-cy, visité du cardinal sans pair. 
Sans pair en trahison, sentit saillir d'enfer 
Les hostes de Saiil ou du cardinal mesme, 
Quand son corps, plus changé que n'estoit la mort blesme, 
Ce corps sec, si caduc qu'il ne levoit la main 
De l'estomach au front, aussy tost qu'il fut plain 
Des dons du cardinal, du bas jusques au feste 
Enlevoit les talons aussy-tost que la teste, 

20 



i54 LES TRAGIQUES 

Tomboit, se lediessoit, mit en pièces son lict, 
S'escria de deux voix : « O cardinal maudit, 
Tu nous fais tous damner! » Et, à cette parolle, 
Cette peste s'en va et cette ame s'envolle. 

Cette force inconnue et ces bonds violents 
Eurent mesme moteur que ces grands mouvements 
Que sent encore la France, ou que ceux qui parurent 
Quand dans ce cardinal tous les diables moururent* 
Au moins eussent plustost supporté le tombeau 
Que de perdre en ce monde un organe si beau : 
On a celé sa mort et caché la fumée 
Que ce puant flambeau de la France allumée, 
Esteint, aura rendu ; mais le courroux des Cieux 
Donna de ce spectacle une idée à nos yeux. 
L'air, noirci de démons ainsy que de nuages, 
Creva des quatre parts d'impétueux orages ; 
Les vents, les postillons de l'ire du grand Dieu, 
Troublez de cet esprit, retroublerent tout lieu ; 
Les déluges espaiz des larmes de la France 
Rendirent l'air tout eau de leur noire abondance, 
Cest esprit boutte-feu, au bondir de ces lieux, 
De foudres et d'esdairs mit le feu dans les cieux. 
De l'enfer tout fumeux la porte desserrée 
A celuy qui l'emplit prépara cette entrée; 
La terre s'en creva, la mer enfla ses monts, 
Ses monts et non ses flots, pour couler par ses fonds 
Mille morts aux enfers, comme si par ses vies 
Satan goustoit encor des vieilles inferies 



VENGEANCES i55 

Dont l'odeur lui plaisoit, quand les anciens Romains 
Sacrifioient l'humain aux cendres des humains. 
La terre en triompha, l'air et la terre et l'onde 
Refaisant le cahos qui fut avant le monde. 
Le combat des démons à ce butin fut tel 
Que des chiens la curée au corps de Jezabel, 
Ou d'un prince françois qui, d'un clas de la sorte. 
Fit sonner le maillet de l'infernalle porte. 

Scribes, qui demandez aux tesmoignages saincts 
Qu'ils fascinent voz yeux de voz miracles feints, 
Si vous pouvez user des yeux et des oreilles, 
Voyez ces monstres hauts, entendez ces merveilles. 
Y a-il rien commun ? Trouvez-vous de ces tours 
De la sage nature en l'ordinaire cours? 

Le meurtrier sent le meurtre, et le paillard attise 
En son sang le venin fruict de sa paillardise ; 
L'irrité contre Dieu est frappé de courroux ; 
Les eslevez d'orgueil sont abbatus de poux ; 
Dieu frappe de frayeur le fendant téméraire. 
De feu le boutte-feu, de sang le sanguinaire. 
Trouvez-vous ces raisons en la chaisne du sort, 
Telle proportion de la vie à la mort ? 
Est-il vicissitude ou fortune qui puisse 
Fausse et folle trouver si à poinct la justice ? 
Tels jugements sont-ilz d'un esgaré cerveau 
A qui voz peintres font un ignorant bandeau ? 
Sont-ce là des arrests d'une femme qui roulle ' 

Sans yeux, au gré des vents, sur l'inconstante boullé : 



i56 LESTRAGIQ.UES 

Troubler tout l'univers pour ceux qui l'ont troublé : 
D'un diable emplir le corps d'un esprit endiablé ; 
A qui espère au mal arracher l'espérance ; 
Aux prudents contre Dieu la vie et la prudence ; 
Oster la voix à ceux qui blasphemoient si fort ; 
S'ils adjuroient la mort leur envoyer la mort ; 
Trancher ceux à morceaux qui detranchoient l'Eglise; 
Aux exquis inventeurs donner la peine exquise ; 
Frapper les froids meschants d'une froide langueur; 
Embrazer les ardents d'une bouillante ardeur; 
Brider ceux qui bridoient la louange divine; 
La vermine du puits estouffer de vermine; 
Rendre dedans le sang les sanglants submergez, 
Livrer le loup au loup, le fol aux enragez; 
Pour celui qui enfloit le cours d'une harangue 
Contre Dieu, l'estouffer d'une enflure de langue? 

J'ay crainte, mon lecteur, que tes esprits, lassez 
De mes tragicques sens, ayent dict : C'est assez! 
Certes, ce seroit trop si noz ameres plaintes 
Vous contoient des romans les charmeresses feintes. 
Je n'escris point à vous, enfants de vanité, 
Mais recevez de moi, enfants de vérité, 
Ainsy qu'en un faisceau les terreurs demi-vives, 
Testaments d'Antioch, repentances tardives, 
Le sçavoir prophané, les souspirs de Spera 
Qui sentit ses forfaicts et s'en désespéra ; 
Ceux qui, dans Orléans, sans chiens et sans morsures, 
Furent frappez de rage, à qui les mains impures 



VENGEANCES 



.57 



Des pères, mères, sœurs et frères et tuteurs 

Ont apporté la fin, tristes exécuteurs ; 

De Lizet l'orgueilleux la rude ignominie, 

De luy, de son Simon la mortelle manie, 

La lèpre de Romma et celle qu'un plus grand 

Pour les siens et pour soy perpétuelle prend ; 

Le despoir des Morins, dont l'un à mort se blesse, 

Les foyers de Ruzé et de Faye d'Espesse. 

Icy le haut tonnant sa voix grosse hors met, 
Et guerre, et soulphre et feu sur la guerre transmet, 
Faict la charge sonner par l'airain du tonnerre. 
Il a la mort, l'enfer, souldoyez pour sa guerre ; 
Monté dessus le dos des Chérubins mouvans. 
Il vole droict, guindé sur les aisles des vents. 
Un temps, de sor» Eglise il soustint l'innocence, 
Ne marchant qu'au secours, et non à la vengeance; 
Ores aux derniers temps et aux plus rudes jours, 
Il marche à la vengeance, et non plus au secours. 




JUGEMENT 




LIVRE SEPTIÈME 



JUGEMENT 




AissE donc, Eternel, tes hauts d'eux pour descend 
Fiappe les monts cornus, fais-les fumer et fend 
Loge le pasle effroy, la damnable terreur, 
Dans le sein qui te hait et qui loge l'erreur; 
Donne aux foibles agneaux la salutaire crainte. 
La crainte, et non la peur, rende la peur esteinle. 
Pour me faire instrument à ces etfects divers, 
Donne force à ma voix, efficace à mes vers; 
A celui qui t'advoùe, ou bien qui te renonce. 
Porte l'heur ou malheur, l'arrest que je prononce. 

Pour néant nous semons, nous arrousons en vain, 
Si l'esprit de vertu ne porte dans sa main 

Les Tragiques — T. II. 2t 



i62 LES TRAGIQ_UES 

L'heuieux accroissement. Pour les hautes merveilles, 
Les Pharaons ferrez n'ont point d'yeux, ni d'oreilles, 
Mais Paul et ses pareils à la splendeur d'en haut 
Prennent l'estonnement pour changer comme il faut. 
Dieu veut que son image en nos cœurs soit emprainie, 
Estre craint par amour, et non aimé par crainte; 
Il hait la pasle peur d'esclaves fugitifs, 
Il ajme ses enfants amoureux et craintifs. 

Qui seront les premiers sur lesquels il desploye 
Ce pacquet à malheur ou à parfaicte joye? 
Je viens à vous, des deux fidelle messager, 
De la géhenne sans fin à qui ne veut changer. 
Et à qui m'entendra, comme Paul Ananie, 
Ambassadeur portant et la veûe et la vie. 

A vous la vie, à vous qui pour Christ la perdez, 
Et qui, en la perdant, très seure la rendez, 
La mettez en lieu fort, imprenable, en bonn'ombre, 
N'attachans la victoire et le succez au nombre; 
A vous, soldats sans peur, qui presque en toutes parts 
Voyez vos compagnons par la frayeur esparts, 
Ou, par l'espoir de l'or, les fréquentes révoltes, 
Satan qui prend l'yvroye et en faict ses récoltes. 
Dieu tient son van trieur pour mettre l'aire en poinct 
Et consumer l'esteule au feu qui ne meurt point. 
Ceux qui à l'eau d'Oreb feront leur ventre boire 
Ne seront point choisis compagnons de victoire. 
Le Gedeon du Ciel, que ses frères voulaient 
Mettre aux mains des tyrans alors qu'ils les fouloient. 



JUGEMENT 



i6î 



Destruisant par sa mort un angelicqu'ouvrage, 

A)'mant5 mieux estre serfs que suivre un haut courage ; 

Le grand Jerobaal n'en tria que trois cents, 

Prenant les diligents pour dompter les puissants, 

Vainqueur maugré les siens, qui par poltronnerie 

Refusoient à son heur l'assistance et la vie. 

Quand vous verrez encor les asservis mastins 

Dire : « Nous sommes serfs des princes philistins », 

Vendre à leurs ennemis leurs Sansons et leurs braves, 

Sortez trois cents choisis et de cœurs non esclaves. 

Sans conter Israël, lappez en haste l'eau, 

Et Madian sera deffaict par son couteau. 

Là trente mille avaient osté l'air à vos faces : 

A vos fronts triomphants ils vont quitter leur place. 

Vos grands vous estouffoient, magnanimes guerriers ; 

Vous lèverez en haut la cime à vos lauriers. 

Du fertil champ d'honneur Dieu cercle ses espines 

Pour en faire succer l'humeur à vos racines. 

Si mesmes de vos troncs vous voyez assécher 

Les rameaux vos germains, c'est qu'ils souloient cacher 

Et vos fleurs, et vos fruicts, et vos branches plus vertes, 

Qui plus rempliront l'air estant plus descouveries. 

Telle est du sacré mont la génération 
Qui au sein de Jacob met son affection. 
Le jour s'approche auquel auront ses débonnaires 
Fermes prosperitez, victoires ordinaires; 
Voire dedans leurs licts il faudra qu'on les oye 
S'esgayer en chantant de tressaillante joye. 



164 LES TRAGIQUES 

Hz auront tout d'un temps à la bouche leurs chants, 
Et porteront au poing un glaive à deux tranchants 
Pour fouller à leurs pieds, pour destruire et deffaire 
Des ennemis de Dieu la canaille adversaire, 
Voire pour empongner et mener prisonniers 
Les empereurs, les roys et princes les plus fiers, 
Les mettre aux ceps, aux fers, punir leur arrogance 
Par les effects sanglants d'une juste vengeance; 
Si que ton pied vainqueur tout entier baignera 
Dans le sang qui du meurtre à tas regorgera, 
Et dedans le canal de la tuerie extresme 
Les chiens se gorgeront du sang de leur chef mesme. 

Je retourne à la gauche, ô esclaves tondus ! 
Aux diables faux marchands et pour néant vendus. 
Vous leur avez vendu, livré, donné en proye. 
Ame, sang, vie, honneur! Où en est la monnoye? 

Je vous voy là cachez, vous que la peur de mort 
A faict si mal choisir l'abysme pour le port 
Vous dans l'esprit desquels une frivolle crainte 
A la crainte de Dieu et de l'enfer esteinte, 
Que l'or faux, l'honneur vain, les serviles estats 
Ont rendu révoltez, parjures, apostats; 
De qui les genoux las, les inconstances molles, 
Ploient au gré des vents aux pieds de leurs idolles 
Les uns, qui de souspirs montrent ouvertement 
Que le fourneau du sein est enflé de tourment; 
Les autres, devenus stupides par usance, 
Font dormir, sans tuer, la pasle conscience, 



JUGEMENT i65 

Qui se resveille et met, forte par son repos, 
Ses aiguillons crochus dans les moelles des os. 
Maquignons de Satan, qui, par espoirs et craintes, 
Par feintes pietez et par charitez feintes, 
Diligents charlatans, pipez et maniez 
Noz rebelles fuitifs, non excommuniez. 
Vous vous esjouissez, estants retraicts des vices 
Et puants excréments. Gardez nos immondices, 
Nos rongneuses brebis, les pestes du troupeau, 
Ou galles que l'Eglise arrache de sa peau. 

Je vous en veux à vous, apostats dégénères. 
Qui léchez le sang frais tout fumant de vos pères 
Sur les pieds des tueurs ; serfs qui avez servy 
Les bras qui ont la vie à voz pères ravy. 
Voz pères sortiront des tombeaux effroyables ; 
Leurs images au moins paroisiront vénérables 
A vos sens abbattus, et vous verrez le sang 
Qui mesle sur leurs chefs les touffes de poil blanc, 
Du poil blanc hérissé de vos poltronneries; 
Ces morts reprocheront le présent de vos vies. 
En lavant, pour disner avec ces inhumains, 
Ces pères saisiront vos inutiles mains 
En disant : « Voy-tu pas que tes mains fainéantes 
Lavent soubz celles-là qui, de mon sang gouttantes, 
Se purgent dessus toy et versent mon courroux 
Sur ta vilaine peau, qui se lave dessous? 
Ceux qui ont retranché les honteuses parties. 
Les oreilles, les nez, en triomphe des vies. 



i66 LESTRAGIQ^UES 

En ont faict les cordons des infâmes chappeaux, 

Les enfans de ceux-là caressent tels bourreaux! 

O esclave coquin! celuy que tu salues 

De ce puant chappeau espouvante les rues 

Et te salue en serf : un esclave de cœur 

N'achepteroit sa vie à tant de deshonneur. 

Fais pour ton père, au moins, ce que fit pour son maistre 

Un serf (mais vieux Romain), qui se fit mesconnoistre 

De coups en son visage, et puis si bel effort 

De venger son Posthume avec si belle mort! » 

Vous armez contre nous, vous aymez mieux la vie 
Et devenir bourreaux de vostre compagnie ; 
Vilains marchands de vous, qui avez mis à prix 
Le libre respirer de vos puants esprits; 
Assassins pour du pain, meurtriers pasles et blesmes, 
Couppe-jarets, bourreaux d'autruy et de vous-mesmes. 
Vous cerchez de l'honneur, parricides bastards : 
Or, courez aux assauts et volez aux hazards; 
Vous baverez en vin le vin de vos bravades ; 
Cerchez, gladiateurs, en vain les estocades; 
Vous n'auriez plus d'honneur, n'osant vous ressentir 
Ou d'un soufflet reçeu ou d'un seul démentir. 
Desmentir ne soufflet ne sont tel vitupère 
Que d'estre le valet du bourreau de son père. 
Vos pères ont changé en retraicts les hauts lieux, 
Ils ont foulé aux pieds l'hostie et les faux dieux : 
Vous apprendrez, valets, en honteuse vieillesse, 
A chanter au lestrain et respondre à la messe. 



JUGEMENT 167 

Trois Bourbons, autrefois de Rome la teneur, 
Pourroient-ils voir du ciel, sans ire et sans horreur, 
Leur ingrat successeur quitter leur trace et estre 
Rinceur de la caneite, humble valet d'un prestre, 
Luy retordre la queiie, et d'un cierge porté 
Faire amende honorable à Satan redouté? 
Que dirois-tu, Bourbon, de ta race honteuse? 
Tu dirois, je le sçay, que l'engeance est doubteuse. 
Ils ressusciteront, ces pères triomphants; 
Vous ressusciterez, détestables enfants : 
Et honteux, condamnez, sans fuittes ni refuges. 
Vos pères de ce temps alors seront vos juges. 
Vray est que les tyrans, avec inicque soing. 
Vous mirent à leurs pieds, en rejettant au loing 
La véritable voix de tous clients fidelles. 
Avec art vous privant de leurs seures nouvelles, 
Ils vous ont empesché d'apprendre que Louys, 
Et comment il mourut pour Christ et son pais; 
Ils vous ont desrobé de vos ayeuls la gloire, 
Imbu vostre berceau de fables pour histoire, 
Choisi, pour vous former en moines et cagots 
Ou des galands sans Dieu, ou des pedans bigots. 
Princes qui, vomissans la salutaire grâce. 
Tournez au ciel le dos et à l'enfer la face; 
Qui, pour régner icy, esclaves vous rendez, 
Sans mesurer le gain à ce que vous perdez. 
Vous faictes esclatter aux temples voz musicques, 
Vostre cheute fera huiler voz domesticques; 



i68 LES TRAGiaUES 

Au jour de vostre change on vous pare de blanc, 
Au jour de son courroux Dieu vous couvre de sang. 
Vous avez pris le ply d'atheistes prophanes, 
Aymé pour paradis les pompes courtisanes; 
Nourris du laict d'esclave, ainsy assubjectis, 
Le sens vainquis! le sang et vous fit abbrutis. 

Ainsy de Scanderbeg l'enfance lut ravie 
Soubs de tels précepteurs, sa nature asservie 
En un serrail coquin ; de délices friand, 
II huma pour son laict la grandeur d'Orient; 
Par la voix des muphtis on emplit ses oreilles 
Des faicts de Mahomet et miracles des vieilles; 
Mais le bon sens vainquit l'illusion des sens, 
Luy faisant mespriser tant d'arborez croissans 
(Les armes qui faisoient courber toute la terre), 
Pour au grand empereur oser faire la guerre 
Par un petit troupeau ruiné et mal en poinct; 
Se fit le chef de ceux qu'il ne connoissoit point. 
De là tant de combats, tant de faicts, tant de gloire. 
Que chacun les peut lire, et nul ne les peut croire. 
Le ciel n'est plus si riche à noz nativitez. 
Il ne nous départ plus de generositez, 
Ou bien nous trouverions de ces engeances hautes. 
Si les maistres du siècle y faisoient moins de fautes. 
Ces œufs en un nid ponds, en un autre couvez, 
Se trouvent œufs d'aspic quand ils sont esprouvez ; 
Plus tost ne sont esdos que ces mortels vipères 
Fichent l'ingrat fisson dans le sein de faux pères, 



JUGEMENT 



169 



Ou c'est que le règne est à servir condamné, 
Ennemy de vertu et d'elle abandonné. 
Quand le terme est esclieu des divines justices, 
Les cœurs abastardis sont infectez de vices: 
Dieu frappe le dedans, oste premièrement 
Et retire le don de leur entendement; 
Puis, sur le coup qu'il veut nous livrer en servage, 
Il faict fondre le cœur et sécher le courage. 

Or cependant voicy que promet seurement, 
Comme petits pourtraicts du futur jugement, 
L'Eternel aux meschants, et sa colère ferme 
N'oublie, ains par rigueur se payera du terme. 
Il n'y a rien du mien ni de l'homme en ce lieu. 
Voicy les propres mots des organes de Dieu : 

« Vous qui persécutez par fer mon héritage, 
Vos flancs ressentiront le prix de vostre ouvrage : 
Car je vous frapperai d'espais aveuglements. 
De playes de l'Egypte et de forcenements. 
Princes qui commettez contre moy felonnie, 
Je vous arracheray le sceptre avant la vie; 
Vos filles se vendront à vos yeux impuissants, 
On les violera; leurs efîroys languissants 
De vos bras enferrez n'auront point d'assistance. 
Vos valets vous vendront à la brute puissance 
De l'avare achepteur, pour tirer en sueurs 
De vos corps goutte à goutte autant ou plus de pleurs 
Que vos commandements n'en ont versé par terre. 
Vermisseaux impuissants, vous m'avez faict la guerre, 



170 LES TRAGIQ^UES 

Vos mains ont chastié la famille de Dieu, 

O verges de mon peuple ! et vous irez au feu. 

Vous, barbares citez, quittez le nom de France 

Attendants les esprits de la haute vengeance : 

Vous qui de Taux parfums enfumastes Leté, 

Qui de si bas avez pu le ciel irriter, 

Il faut que ces vengeurs en vous justice rendent, 

Que pour les recevoir vos murailles se fendent 

Et comme en Hiericho vos bastions soient mis 

En poudre aux yeux, aux voix des braves ennemis. 

Vous, sanglantes citez (Sodomes aveuglées). 

Qui, d'aveugles courroux contre Dieu desreiglées, 

N'avez transy d'horreur aux visages transis, 

Puantes de la chair, du sang de mes occis. » 

Entre toutes, Paris, Dieu en son cœur imprime 
Tes enfans qui crioient sur la Hierosolyme, 
A ce funeste jour que l'on la desiruisoit, 
L'Eternel se souvient que chacun d'eux disoit : 
« A sac, l'Eglise, à sac, qu'elle soit embrazée 
« Et jusqu'au dernier pied des fondements razée ! 
Mais tu seras un jour labourée en sillons, 
Babel, où l'on verra les os et les charbons, 
Reste de ton palais et de ton marbre en cendre. 
Bien heureux l'estranger qui te sçaura bien rendre 
La rouge cruauté que tu as sçeu cercher; 
Juste le reistre noir, volant pour arracher 
Tes enfans acharnez à ta mamelle impure, 
Pour les froisseï" brisez contre la pierre dure; 



JUGEMENT 171 

Maudit sera le friiict que tu liens en tes bras, 
Dieu maudira du ciel ce que tu béniras : 
Puante jusqu'au ciel, l'œil de Dieu te déteste, 
Il attache à ton dos la dévorante peste 
Et le glaive et la faim dont il fera mourir 
Ta jeunesse et ton nom pour tout jamais périr. 

Soubs toy, Hierusalem meurtrière, révoltée, 
Hierusalem qui es Babel ensanglantée, 
Comme en Hierusalem, diverses factions 
Doubleront par les tiens tes persécutions; 
Comme en Hierusalem, de tes portes rebelles 
Tes mutins te feront prisons et citadelles; 
Ainsy qu'en elle encor, tes bourgeois affolez. 
Tes bouttefeux, prendront le faux nom de zelez. 
Tu mangeras, comme elle, un jour la chair humaine, 
Tu subiras le joug pour la fin de ta peine, 
Puis tu auras repos: ce repos sera tel 
Que reçoit le mourant avant l'accez mortel. 
Juifs, Parisiens, très-justement vous estes; 
Comme eux traistres, comme eux massacreurs des prophètes. 
Je voy courir les maux, approcher je les voy. 
Au siège languissant par la main de ton roy. 

Citez yvres de sang et de sang altérées. 
Qui avez soif de sang et de sang enyvrées. 
Vous sentirez de Dieu l'espouvantable main; 
Voz terres seront fer, et vostre ciel d'airain : 
Ciel qui au lieu de pluye envoyé sang et poudre, 
Terre de qui les bleds n'attendent que le foudre. 



172 LES TRAGIQUES 

Vous ne semez que vent en stériles sillons, 
Vous n'y moissonnerez que volants tourbillons 
Qui à voz yeux pleurants, folle et vaine canaille, 
Feront pirouetter les esprits et la paille. 
Ce qui en restera et deviendra du grain 
D'une bouche estrangere estanchera la faim : 
Dieu suscite de loing, comme une espaisse nue, 
Un peuple tout sauvage, une gent inconûe, 
Impudente de front, qui n'aura, triomphant, 
Ni respect du vieillard ni pitié de l'enfant, 
A qui ne servira la piteuse harangue. 
Tes passions n'auront l'usage de la langue: 
De tes faux citoyens les détestables corps 
Et les chefs traineront exposez au dehors : 
Les corbeaux resjouis, tous gorgez de charogne, 
Ne verront à l'entour aucun qui les eslogne : 
Tes ennemis feront, au milieu de leur camp. 
Foire de tes plus forts, qui, vendus à l'encan, 
Ne seront enchéris : aux villes assiégées. 
L'œil hâve et affamé des femmes enragées 
Regardera la chair de leurs maris aymez ; 
Les maris forcenez lanceront affamez 
Les regards alouvis sur les femmes aimées, 
Et les deschireront de leurs dents affamées. 
Quoy plus: celles qui lors en deuil enfanteront. 
Les enfants demi-nais du ventre arracheront, 
Et du ventre à la bouche, affin qu'elles survivent. 
Porteront l'avorton et les peaux qui le suivent. 



JUGEMENT ijj 

Ce sont du jugement à venir quelques traicts, 
De l'enfer préparez les débiles pouriraicts ; 
Ce ne sont que miroërs des peines éternelles : 
O quels seront les corps dont les ombres sont telles! 

Atheistes vaincus, vostre infidélité 
N'amusera le cours de la Divinité ; 
L'Eternel jugera et les corps et les âmes, 
Les bénits à la gloire et les autres aux flammes. 
Le corps, cause du mal, complice du peclié. 
Des verges de l'esprit est justement touché ; 
Il est cause du mal : du juste la justice 
Ne versera sur l'un de tous deux le supplice. 
De ce corps les cinq sens ont esmeu les désirs ; 
Les membres, leurs valets, ont servy aux plaisirs. 
Encor plus criminels sont ceux-là qui incitent. 
Or, s'il les faut punir, il faut qu'ils ressuscitent. 
Je dis plus, que la chair par contagion rend 
Violence à l'esprit, qui long-temps la deffend. 
Elle, qui de raisons son ame pille et prive, 
Il faut que pour sentir la peine elle revive. 

N'apportez point icy, Saduciens pervers, 
Les corps mangez des loups : qui les tire des vers 
Des loups les tirera. Si on demande comme 
Un homme sortira hors de la chair de l'homme 
Qui l'aura dévoré, quand l'homme parla faim 
Aux hommes a servi de viande et de pain. 
En vain vous avez peur que la chair dévorée 
Soit en dispute à deux: la nature ne crée 



17+ LES TRAG1Q.UES 

Nulle confusion parmy les éléments ; 
Elle sçait distinguer d'entre les excréments 
L'ordre qu'elle se garde. Ainsy, elle demande 
A l'estomach entière et pure la viande : 
La nourriture impropre est sans corruption 
Au feu de l'estomach par l'indigestion, 
Et Nature, qui est grand principe de vie, 
N'a-elle le pouvoir qu'aura la maladie? 
Elle qui du confus de tout tempérament 
Faict un germe parfaict tiré subtilement, 
Ne peut-elle choisir de la grande matière 
La naissance seconde ainsj que la première? 

Enfans de vanité, qui voulez tout poly, 
A qui le style sainct ne semble assez joly, 
Qui voulez tout coulant et coulez périssables 
Dans l'éternel oubly, endurez mes vocables 
Longs et rudes ; et, puis que les oracles saincts 
Ne vous esmeuvent pas, aux philosophes vains 
Vous trouverez encor, en doctrine cachée, 
La résurrection par leurs escrits preschée. 

Ils ont chanté que quand les esprits bien-heureux, 
Par la voye du laict, auront faict nouveaux feux, 
Le grand moteur fera, par ses métamorphoses, 
Retourner mesmes corps au retour de leurs causes. 
L'air, qui prend de nouveau tousjours de nouveaux corps, 
Pour loger les derniers met les premiers dehors. 
Le feu, la terre et l'eau en font de mesme sorte. 
Le départ eslogné de la matière morte 



JUGEMENT 



.75 



Faict son rond et retourne encor en mesme lieu, 

Et ce tour rend tousjours la présence de Dieu. 

Ainsy le changement ne sera la fin nostre : 

II nous change en nous-mesme, et non point en un autre, 

Il cerche son estât, fin de son action. 

Cest au second repos qu'est la perfection. 

Les éléments muants en leurs rcigles et sortes, 

Rapellent, sans cesser, les créatures mortes 

En nouveaux changements. Le but et le plaisir 

N'est pas là, car changer est signe de désir. 

Mais, quand le ciel aura achevé la mesure, 

Le rond de tous ses ronds, la parfaicte figure ; 

Lors que son encyclie aura parfaict son cours 

Et ses membres unis pour la fin de ses tours, 

Rien ne s'engendrera : le temps, qui tout consomme. 

En l'homme amènera ce qui fut faict de l'homme. 

Lors la matière aura son repos, son plaisir, 

La fin du mouvement et la fin du désir. 

Quant à tous autres corps qui ne pourront renaistre, 
Leur estre et leur estât estoii de ne plus estre. 
L'homme, seul raisonnable, eut l'ame de raison; 
Cette ame unit à soy d'entière liaison 
Ce corps essentié du pur de la nature, ■ v 

Qui doit durer autant que la nature dure. 
Les corps des bestes sont de nature excrément. 
Desquels elle se purge et dispose autrement. 
Comme matérielle estant leur force, et pource 
Que de matière elle a sa puissance et sa source, \ 



J76 LES TRAGIQ.UES 

Cette puissance mise en acte par le corps 
Mais l'ame des humains toute vient du dehors, 
Et l'homme, qui raisonne une gloire éternelle 
(Hoste d'éternité), se fera tel comme elle. 
L'ame, toute divine, eut inclination 
A son corps, et cette ame à sa perfection. 
Pourra elle manquer de ce qu'elle souhaitte, 
Oublier ou changer, sans se faire imparfaicte? 
Ce principe est très-vray que l'instinct naturel 
Ne souffre manquement qui soit perpétuel. 
Quand nous considérons l'airain qui s'achemine 
De la terre bien cuitte en métal, de la mine 
Au fourneau ; au fourneau on l'affine ; l'ouvrier 
Le meine à son dessein pour fondre un chandelier. 
Nul de tous ces estats n'est la fin, sinon celle 
Qu'avoit l'entrepreneur pour but en sa cervelle. 
Nostre efformation, nostre dernier repos. 
Est, selon l'exemplaire, et le but et propos 
De la cause première, ame qui n'est guidée 
De prototype, estant soy-mesme son idée. 
L'homme à sa gloire est faict: telle création 
Du but de l'Eternel prend efformation. 
Ce qui est surceleste et sur nos connoissances 
Partage du très-pur et des intelligences. 
Si lieu se peut nommer sera le sacré lieu 
Annobly du changer, habitacle de Dieu. 
Mais ce qui a servi au monde sousceleste, 
Quoyque très-excellent, suivra Testât du reste. 



JUGEMENT 177 

L'hommft de qui l'esprit et penser est porté, 
Dessus les Cieux des Cieux, vers la divinité 
A servir, adorer, contempler et connoistre, 
Puis qu'il n'y a mortel que l'abject du bas estre. 
Est exempt de la loy qui soubs la mort se rend, 
Et de ce privilège a le Ciel pour garand. 

Si aurez-vous, payens, pour juges voz pensées. 
Sans y penser au vent par vous-mesmes poussées 
En voz laborieux et si doctes escrits, 
Où entiers vous voulez, compagnons des esprits, 
Avoir droict quelque jour. De voz sens le service 
Et voz doigts auroient-ils faict un si haut office 
Pour n'y participer? Nenny : vos nobles cœurs 
Pour des esprits ingrats n'ont semé leurs labeurs. 
Si voz sens eussent creu s'en aller en fumée, 
Ils n'eussent tant sué pour la grand renommée. 
Les poinctes de Memphis, ses grands arcs triomphaux, 
Obélisques logeant les cendres aux lieux hauts, 
Les travaux sans utile eslevez pour la gloire, 
Promettoient à voz sens part en cette mémoire. 

Qu'ay-je dit de la cendre eslevée en haut lieu ? 
Adjoustons que le corps n'estoit m.is au milieu 
Des bustes ou bûchers, mais en cime à la poincte. 
Et, pour montrer n'avoir toute espérance esteinte, 
La face descouverte, ouverte vers les cieux, 
Vuide d'esprit, pour soy esperoit quelque mieux. 
Mais à quoy pour les corps ces despences estranges. 
Si ces corps n'estoient plus que cendres et que fanges? 

L(3 Tragiques. — T. H. 2 3 






1.78 LES TRAGICLUES 

A quoy tant pour un rien? A quoy les rudes loix 
Qui arment les tombeaux de franchises et droicts 
Dont vous aviez orné les corps morts de voz pères ? 
Appellez-vous en vain sacrez voz cimiiieres? 

Ces pourlraicts excellens, gardez de père en filz, 
De bronze pour durer, de marbre, d'or exquis, 
Ont-ils pourtraict les corps, ou l'ame qui s'envolle? 
La rojne de Carie a mis pour son Mausole 
Tant de marbre et d'yvoire, et qui plus est encor 
Que l'yvoire et le marbre, ell' a pour son thresor 
En garde à son cher cœur cette cendre commise : 
Son sein fut un sepulchre, et la brave Artemise 
A de l'antiquité les proses et les vers. 
Elle a faict exalter par tout cet univers 
Son ouvrage construit d'estoffe nonpareille : 
Vous en avez dressé la seconde merveille. 
Voz sages auroient-ils tant escrit et si bien 
A chanter un erreur, à exalter un rien ? 

Vous appelez divins les deux où je veux prendre 
Ces axiomes vrais: oyez chanter Pymandre, 
Apprenez dessoubs luy les secrets qu'il apprend 
De Mercure, par vous nommé trois fois très-grand. 

De tout la gloire est Dieu : cette essence divine 
Est de l'universel principe et origine : 
Dieu, Nature et pensée, est en soy seulement 
Acte, nécessité, fin, renouvellement. 
A son poinct il conduit astres et influences 
En cercles moindres, grands soubs leurs intelligences, 



JUGEMENT 179 

Ou anges par qui sont les esprits arrestez, 

Dès la huictiesme sphère à leurs corps apprestez, 

Démons distributeurs des renaissantes vies 

Et des arrests qu'avoient escrit les ancyclies. 

Ces officiers du ciel, diligents et discrets 

Administrent du ciel les mystères secrets, 

Et insensiblement mesnagent en ce monde 

De naistre et de finir toute cause seconde. 

Tout arbre, graine, et fleur, et beste, tient de quoy 

Se resemer soy-mesme et revivre par soy : 

Mais la race de l'homme a la teste levée, 

Pour commander à tout chèrement réservée : 

Un tesmoing de Nature à discerner le mieux, 

Augmenter, se mesler dans les discours des dieux, 

A connoistre leur estre et nature et puissance, 

A prononcer des bons et mauvais la sentence. 

Cela se doit résoudre et finir hautement 

En ce qui produira un ample enseignement, 

Quand des divinitez le cercle renouvelle, 

Le monde a conspiré que Nature éternelle 

Se maintienne par soy, puisse, pour ne périr, 

Revivre de sa mort et seiche refleurir. 

Voyez dedans l'ouvroir du curieux chimicque : 

Quand des plantes l'esprit et le sel il praticque, 

Il xeduit tout en cendre, en faicl lessive, et fait 

De cette mort revivre un ouvrage parfaict : 

L'exemplaire secret des idées encloses 

Au sepulchre ranime et les lis et les roses, 



k 



i8o LES TRAGIQUES 

Racines et rameaux, tiges, feuilles et fleurs 
Qui font briller aux yeux les plus vives couleurs, 
Ayants le feu pour père et pour mère la cendre : 
Leur résurrection doibt aux craintifs apprendre 
Que les brusiez desquels on met la cendre au vent 
Se relèvent plus vifs et plus beaux que devant. 
Que si nature faict tels miracles aux plantes 
Qui meurent tous les ans, tous les ans renaissantes, 
Elle a d'autres secrets et thresors de grand prix 
Pour le prince estably au terrestre pourpris; 
Le monde est animant, immortel; il n'endure 
Qu'un de ses membres chers autant que luy ne dure. 
Ce membre de haut prix, c'est l'homme raisonnant, 
Du premier animal le chef-d'œuvre eminent; 
Et quand la mort dissout son corps, elle ne tue 
Le germe non mortel qui le tout restitue. 
La dissolution qu'ont soufferte les morts 
Les prive de leur sens, mais ne destruit le corps : 
Son office n'est pas que ce qui est périsse. 
Bien que tout le caduc renaisse et rajeunisse : 
Nul esprit ne peut naistre : il paroist de nouveau. 
L'esprit n'oublie point ce qui reste au tombeau. 

Soit l'image de Dieu l'éternité profonde. 
De cette éternité soit l'image le monde. 
Du monde le soleil sera l'image et l'oeil. 
Et l'homme est en ce monde image du soleil. 

Payens, qui adorez l'image de Nature, 
En qui la vive voix, l'exemple et l'escriture 



JUGEMENT i8i 

N'authoiise le viay, qui dites : « Je ne croy, 
Si du doigt et de l'œil je ne touche et ne voy », 
Croyez comme Thomas, au moins après la veiie : 
Il ne faut point voler au dessus de la nue; 
La terre offre à vos sens dequoi le vray sentir 
Pour vous convaincre assez, sinon vous convertir. 

La terre en plusieurs lieux conserve sans dommage 
Les corps, si que les filz marquent de leur lignage 
Jusques à cent degrez les organes parez 
A loger les esprits qui furent séparez : 
Nature ne les veut frustrer de leur attente. 
Tel spectacle en Aran à qui veut se présente. 
Mais qui veut voir le Caire et en un lieu prefix 
Le miracle plus grand de l'antique Memphis, 
Justement curieux et pour s'instruire prenne 
Autant ou un peu moins de péril et de peine 
Que le bigot séduit, qui de femme et d'enfans 
Oublie l'amitié, pour abbreger ses ans 
Au labeur trop ingrat d'un sot et long voyage. 
Si de Syrte et Charibde il ne tombe au naufrage. 
Si de peste il ne meurt, du mal de mer, du chaud 
Si le corsaire Turc le navire n'assaut, 
Ne met à sa chiorme et puis ne l'endoctrine 
A coups d'un roide nerf à ployer par l'eschine, 
Il void Hierusalem et le lieu supposé 
Où le Turc menteur dict que Christ a reposé, 
Rid et vend cher son ris ; les sottes compagnies 
Des pèlerins s'en vont, affrontez de vanies. 



i82 LES TRAGIQUES 

Ce voyage est fâcheux, mais plus rude est celuy 

Que les faux musulmans font encore aujourd'hui. 

Soit des deux bords voisins de l'Europe et d'Azie, 

Soit de l'Archipelage ou de la Naiolie. 

Ceux qui boivent d'Euphrate ou du Tygre les eaux 

Auxquels il faut passer les périlleux monceaux 

Et percer les brigands d'Arabie déserte, 

Ou ceux de Tripoli, de Panorme, Biserte, 

Le riche ^Egyptien et les voisins du Nil : 

Ceux-là vont mesprisant tout labeur, tout péril 

De la soif sans liqueur, des tourmentes de sables 

Qui enterrent dans soy tous vifs les misérables. 

Qui à pied, qui sur l'asne ou lié comme un veau 

A ondes va pelant les bosses d'un chameau, 

Pour voir le Mecque ou bien Talnaby de Medine • 

Là cette caravanne et bigotte et badine 

Adore Mahomet dans le fer estendu 

Que la voûte d'aymant tient en l'air suspendu : 

Là se crève les yeux la bande musulmane 

Pour, après lieu si sainct, ne voir chose prophane. 

Je donne moins de peine aux curieux payens. 
Des chemins plus aisez, plus faciles moyens. 
Tous les puissants marchands de ce nostre hémisphère 
Content pour pourmenoir le chemin du grand Caire. 
Là prez est la coline oîi vont de toutes parts, 
Au point de l'equinoxe, au vingte-cinq de mars, 
La gent qui, comme un camp, loge dessous la tente, 
Quand la terre paroist verte, ressuscitante, 



JUGEMENT i83 

Poui" voir le grand tableau qu'Ezechiel dépeint, 
Merveille bien visible et miracle non feint : 
La résurrection; car de ce nom l'appelle 
Toute gent qui court là, l'un pour chose nouvelle. 
L'autre pour y cercher avec la nouveauté 
Un bain miraculeux, ministre de santé. 
L'œil se plaist en ce lieu, et puis des mains l'usage 
Redonne aux jeux troublez un ferme tesmoignage. 
On void les os couverts de nerfs, les nerls de peau, 
La teste de cheveux; on void à ce tombeau 
Percer en mille endroicts les arènes bouillantes 
De jambes et de bras et de testes grouillantes. 
D'un coup d'œil on peut voir vingt mille spectateurs 
Soupçonner ce qu'on void, muets admirateurs. 
Ravis en contemplant ces œuvres nonpareilles, 
Lèvent le doigt en haut vers le Dieu des merveilles. 
Quelqu'un d'un jeune enfant, en ce troupeau, voyant 
Les cheveux crespelus, le teinct fraiz, l'œil riant. 
L'empoigne; mais, ovant crier un barbe grise, 
Alite matharafde kali, quitte la prise. 

De père en filz, l'Eglise a dit qu'au temps passé 
Un trouppeau de chresliens, pour prier amassé, 
Fut en pièces taillé par les mains infidelles 
Et rendit en ce lieu les âmes immortelles, 
Qui, pour donner au corps gage de leurs amours. 
Leur donne tous les ans leur présence trois jours. 
Ainsy le Ciel d'accord uni à vostre mère : 
Ces deux (filz de la Terre) en ce lieu veulent faire 



184 LESTRAGIdUES 

Vostre leçon, daignans en ce poinct s'approcher 
Pour un jour leur miracle à vos yeux reprocher. 

Doncques chacun de vous, pauvres payens, contemple. 
Par l'effort de raison ou celuy de l'exemple, 
Ce que jadis sentit le troupeau tant prisé 
Des escrits où nature avoit thésaurisé : 
Bien que du sens la laye eust occupé leur veùe, 
Qu'il y ail tousjours eu le voile de la nue 
Entr'eux et le soleil, leur marque, leur défaut 
Vous fasse désirer de vous lever plus haut : 
Haussez-vous sur les monts que le soleil redore, 
Et vous prendrez plaisir de voir plus haut encore. 
Ces hauts monts que je dis sont prophètes, qui font 
Demeure sur les lieux où les nuages sont. 
C'est le cayer sacré, le palais des lumières, 
Les sciences, les arts ne sont que chambrières. 
Suivez, aimez Sara, si vous avez dessein 
D'estre filz d'Abraham retirez en son sein : 
Là les corps des humains et les âmes humaines, 
Unis au grand triomphe aussy bien comme aux peines, 
Se rejoindront ensemble et prendront en ce lieu 
Dans leurs fronts honorez l'image du grand Dieu. 

Resjouissez-vous donc, ô vous, âmes célestes! 
Car vous vous referez de voz piteuses restes : 
Resjouissez-vous donc, corps guéris du mespris ! 
Heureux, vous reprendrez voz plus heureux esprits. 
Vous voulustes, esprits, et le ciel et l'air fendre 
Pour aux corps préparez du haut ciel descendre; 



JUGEMENT 



i85 



Vous les cerchastes lors, oie ils vous cercheront, 
Ces corps par vous aymez encor vous aimeront : 
Vous vous fistes mortels pour voz pauvres femelles, 
Elles s'en vont pour vous et par vous immortelles. 

Mais quoy ! c'est trop chanter, il faut tourner lesyeux, 
Esblouis de rayons, dans le chemin des cieux : 
C'est faict : Dieu vient reigner; de toute prophétie 
Se void la période à ce poinct accomplie. 
La terre ouvre son sein, du ventre des tombeaux 
Naissent des enterrez les visages nouveaux : 
Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places 
Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces, 
Icy, les fondements des chasteaux rehaussez 
Par les ressuscitans promplement sont percez ; 
Icy, un arbre sent des bras de sa racine 
Grouiller un chef vivant, sortir une poictrine ; 
Là, l'eau trouble bouillonne, et puis, s'esparpillant, 
Sent en soy des cheveux et un chef s'esveillant. 
Comme un nageur venant du profond de son plonge, 
Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe. 
Les corps par les tyrans autrefois deschirez 
Se sont en un moment à leurs corps asserrez. 
Bien qu'un bras ait vogué par la mer escumeuse. 
De l'Affricque brusiée en Tyle froiduleuse. 
Les cendres des bruslez volent de toutes parts ; 
Les brins, plus tost unis qu'ils ne furent espars, 
Viennent à leur posteau en cette heureuse place, 
Riants au ciel riant d'une aggreable audace. 

M 



i86 LES TRAGIQUES 

Le cuiieux s'enquiert si le vieux et l'enfant 

Tels qu'ils sont jouiront de Testât triomphant, 

Leurs corps n'estans parfaicts ou deffaicts en viellesse : 

Sur quoy, la plus hardie ou plus haute sagesse 

Ose présupposer que la perfection 

Veut en l'aage parfaict son élévation, 

Et la marquent au poinct des trente-trois années 

Qui estoient en Jésus closes et terminées 

Quand il quitta la terre et changea, glorieux, 

La croix et le sepulchre au tribunal des cieux. 

Venons de cette douce et pieuse pensée 

A celle qui nous est aux saincts escrits laissée. 

Voicy le filz de l'homme et du grand Dieu le fîlz, 
Le voicy arrivé à son terme prefix. 
Des-jà l'air retentit et la trompette sonne. 
Le bon prend asseurance et le meschant s'estonne; 
Les vivants sont saisis d'un feu de mouvement, 
Ils sentent mort et vie en un prompt changement; 
En une période ils sentent leurs extrêmes. 
Ils ne se trouvent plus eux-mesmes comme eu:<-mesmes 
Une autre volonté et un autre sçavoir 
Leur arrache des yeux le plaisir de se voir; 
Le ciel ravit leurs yeux : du ciel premier l'usage 
N'eust peu du nouveau ciel porter le beau visage. 
L'autre ciel, l'autre terre ont cependant fuy ; 
Tout ce qui fut mortel se perd esvanouy. 
Les fleuves sont seichez, la grand mer se desrobe : 
11 falloit que la terre allast changer de robbe. 



JUGEMENT 



Montagnes, vous sentez douleurs d'enfantements, 

Vous fuiez comme agneaux, ô simples éléments! 

Cachez-vous, changez-vous; rien moitelne supporte 

La voix de l'Eternel, ni sa voix rude et forte. 

Dieu paroist; le nuage d'entre luy et nos yeux 

S'est tiré à l'escart, il est armé de feux; 

Le ciel neuf retentit du son de ses louanges; 

L'air n'est plus que rayons, tant il est semé d'anges. 

Tout l'air n'est qu'un soleil; le soleil radieux 

N'est qu'une noire nuict au regard de ses yeux; 

Car il brusle le feu, au soleil il esdaire. 

Le centre n'a plus d'ombre et ne suit sa lumière. 

Un grand ange s'escrie à toutes nations : 
<i Venez respondre icy de toutes actions : 
L'Eternel veut juger. » Toutes âmes venues 
Font leurs sièges en rond en la voûte des nues, 
Et là les chérubins ont au milieu planté 
Un throsne rayonnant de saincte majesté : 

Il n'en sort que merveille et qu'ardente lumière. 

Le soleil n'est pas fa-ict d'une esloffe si claire; 

L'amas de tous vivans en attend justement 

La désolation ou le consentement. 

Les bons du Sainct-Esprit sentent le tesmoignage ; 

L'aise leur saute au cœur et s'espand au visage, 

Car, s'ils doivent beaucoup. Dieu leur en a faictdon : 

Ils sont vestus de blanc et lavez de pardon. 

O tribus de Juda! vous estes à la dextre; 

Edom, Moab, Agar, tremblent à la senestre. 



i88 LESTRAGIQJUES 

Les tyrans, abbatus, pasles et criminels, 

Changent leurs vains honneurs aux tourments éternels. 

Ils n'ont plus dans le front la furieuse audace, 

Ils souffrent en tremblant l'impérieuse face, 

Face qu'ils ont frappée, et remarquent assez 

Le chef, les membres saincts qu'ils avoient transpercez 

Ils le virent lié, le voicy les mains hautes : 

Ces sévères sourcils viennent conter leurs fautes. 

L'innocence a changé sa crainte en majestés, 

Son roseau en acier tranchant des deux costés, 

Sa croix au tribunal de présence divine. 

Le Ciel l'a couronné, mais ce n'est plus d'espine : 

Ores viennent trembler à cest acte dernier 

Les condamneurs aux pieds du juste prisonnier. 

Voicy le grand herault d'une estrange nouvelle. 
Le messager de mort, mais de mort éternelle. 
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu? 
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu? 
Quand vous auriez les vents collez soubs vos aisselles 
Ou quand l'aube du jour vous presteroit ses aisies. 
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher. 
Quand la nuict lascheroit en sa nuict vous cacher. 
Vous enceindre la mer, vous enlever la nue, 
Vous ne fuiriez de Dieu ni le doigt ni la veûe. 
Or voicy les lyons de torches acculez. 
Les ours à nez percez, les loups emmuzelez : 
Tout s'eslève contre eux : les beautez de Nature, 
Que leur rage troubla de venin et d'ordure, 



JUGEMENT 189 

Se confrontent en mire et se lèvent contr'eux. 

« Pourquoi (dira le Feu) avez-vous de mes feux, 

Qui n'estoient ordonnez qu'à l'usage de vie, 

Faict des bourreaux, valets de vostre tyrannie ? » 

L'Air encor une fois contr'eux se troublera, 

Justice au juge sainct, trouble, demandera, 

Disant : « Pourquoy, tyrans et furieuses bestes, 

M'empoisonnastes-vous de charongnes, de pestes. 

Des corps de vos meurtris ?» — « Pourquoy, diront les Eaux. 

Changeastes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux? » 

Les Monts, qui ont ridé le front à vos supplices : 

<( Pourquoy nous avez-vous rendu vos précipices ? 

— Pourquoy nous avez-vous, diront les Arbres, faicts 

D'arbres délicieux, exécrables gibets ? » 

Nature, blanche, vive et belle de soy mesme, 

Présentera son front ridé, fascheux et blesme 

Aux peuples d'Italie et puis aux nations 

Qui les ont enviez en leurs inventions. 

Pour, de poison meslé au milieu des viandes. 

Tromper l'amere mort en ses liqueurs friandes, 

Donner au meurtre faux le mestier de nourrir, 

Et soubsles fleurs de vie embuscher le mourir. 

La Terre, avant changer de lustre, se vient plaindre 

Qu'en son ventre l'on fit ses chers enfants esteindre. 

En les enterrant vifs, l'ingénieux bourreau 

Leur dressant leur supplice en leur premier berceau 

La Mort tesmoignera comment ils l'ont servie ; 

La Vie preschera comment ils l'ont ravie ; 



190 LES TRAGIQUES 

L'Enfer s'esveillera ; les calomniateurs 
Cette fois ne seront faux prévaricateurs : 
Les livres sont ouverts; là paroissent les roolles 
De nez salles péchez, de nez vaines parolles. 
Pour faire voir du père aux uns l'affection, 
Aux autres la justice et l'exécution. 

Conduicts, Esprit très sainct, en cet endroict ma bouche 
Que par la passion plus exprès je ne touche 
Que ne permet ta reigle, et que, juge léger, 
Je n'attire sur moy jugement pour juger. 
Je n'annonçeray donc que ce que tu annonce, 
Mais je prononce autant comme ta loy prononce : 
Je ne marque de tous que l'homme condamné 
A qui mieux il vaudroit n'avoir pas este né. 

Voicy donc, Antéchrist, l'extraict des faicts et gestes 
Tes fornications, adultères, incestes. 
Les péchez où Nature a tourné à l'envers, 
La bestialité, les grands bourdeaux ouverts, 
Le tribut exigé, la bulle demandée 
Qui a la Sodomie en esté concédée ; 
La place de tyran conquise par le fer. 
Les fraudes qu'exerça ce grand tison d'enfer. 
Les empoisonnements, assassins, calomnies. 
Les degasts des pays, des hommes et des vies, 
Pour attraper les clefs; les contracts, les marchez 
Des diables stipulans subtilement couchez ; 
Tous ceux-là que Satan empoigna dans ce piège, 
Jusques à la putain qui monta sur le siège. 



JUGEMENT 



191 



L'aisné filz de Satan se souviendra, maudit, 
De son throsne eslevé d'avoir autrefois dit : 
( La gent qui ne me sert, ains contre moy conteste, 
Pourrira de famine et de guerre et de peste. 
Roys et roynes viendront au siège où je me sieds, 
Le front embas, lescher la poudre soubs mes pieds; 
Mon règne est h jamais, ma puissance éternelle; 
Pour monarcque me sert l'Eglise universelle; 
Je maintiens le Papat tout-puissant en ce lieu. 
Où, si Dieu je ne suis, pour le moins vice-Dieu. » 
Filz de perdition, il faut qu'il te souvienne 
Quand le serf commandeur de la gent Rhodiene, 
Veautré, baisa tes pieds, infâme serviteur. 
Puis chanta se levant : « Or laisse, créateur. » 

Appollyon, tu as en ton impure table 
Prononcé, blasphémant, que Christ est une fable; 
Tu as renvoyé Dieu, comme assez empesché, 
Aux affaires du ciel, faux homme de péché. 

Or il faut à ses pieds ses blasphèmes et tiltres 
Poser, et avec eux les tiares, les mitres, 
La bannière d'orgueil, fausses clefs, fausses croix, 
Et la pantouffle aussy qu'ont baisé tant de rois. 
Il se void à la gauche un monceau qui esclatte 
De chappes d'or, d'argent, de bonnets d'escarlatte : 
Prélats et cardinaux là se vont despouiller 
Et d'inutiles pleurs leurs despouilles mouiller. 
Là faut représenter la mitre héréditaire 
Dont Jules tiers ravit le grand nom de mystère 



192 LES TRAGICLUES 

Pour, mentant et cachant ses tiltres blasphémants, 
Y subroger le sien escrit en diamands. 

A droicte, l'or y est une despouille rare : 
On y void un monceau des haillons du Lazare. 
Enfants du siècle vain, filz de la vanité, 
C'est à vous à traîner la honte et nudité, 
A crier enrouez, d'une gorge embrazée. 
Pour une goutte d'eau l'ausmosne refusée : 
Tous voz refus seront payez en un refus. 

Les criminelz adonc par ce procès confus, 
La gueule de l'enfer s'ouvre en impatience 
Et n'attend que de Dieu la dernière sentence. 
Qui, à ce poinct, tournant son œil bénin et doux. 
Son œil tel que le montre à l'espouse l'espoux. 
Se tourne à la main droicte, où les heureuses veùes 
Sont au throsne de Dieu sans mouvement tendues, 
Extaticques de joye et franches de soucy. 
Leur Roy donc les appelle et les faict roys ainsy : 

« Vous qui m'avez vestu au temps de la froidure, 
Vous qui avez pour moy souffert peine et injure, 
Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim 
Donnastes de bon cœur vostre eau et vostre pain, 
Venez, races du ciel, venez, esleus du père ; 
Voz péchez sont esteints, le juge est vostre frère, 
Venez donc, bien-heureux, triompher à jamais 
Au royaume éternel de victoire et de paix. » 

A ce mot, tout se change en beautez éternelles. 
Ce changement de tout est si doux aux fidelles : 



JUGEMENT ,çj 

Que de paifaicts plaisirs ! ô Dieu, qu'ils trouvent beau 
Cette terre nouvelle et ce grand ciel nouveau ! 

Mais d'autre part, si tost que l'Eternel faict bruire 
A sa gauche ces mots, les foudres de son ire, 
Quand ce juge, et non père, au front de tant de rois, 
Irrévocable, pousse et tonne cette voix : 
« Vous qui avez laissé mes membres aux froidures, 
Qui leur avez versé injures sur injures. 
Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim 
Donnastes fiel pour eau et pierre au lieu de pain, 
Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles 
Aux gouffres ténébreux des peines éternelles. » 
Lors ce front qui ailleurs portoit contentement 
Porte à ceux-cy la mort et l'espouvantenient. 
Il sort un glaive aigu de la bouche divine, 
L'enfer, glouton bruyant, devant ses pieds chemine. 
D'une laide terreur les damnables transis, 
Mesmes dès le sortir des tombeaux obscurcis 
Virent bien d'autres yeux le ciel suant de peine, 
Lors qu'il se preparoit à leur peine prochaine : 
Et voicy de quels yeux virent les condamnez 
Les beaux jours de leur règne en douleur terminez. 

Ce que le monde a veu d'effroyables orages, 
Des gouffres cavefneux et de monts de nuages. 
De double obscurité, dont au profond milieu 
Le plus creux vomissoit des aquilons de feu. 
Tout ce qu'au front du ciel on vid onc de colères, 
Estoit sérénité ; nulles douleurs amercs 

Les Tragiques. — T. II. 2 5 



194 LES TRAGIQUES 

Ne troublent le visage et ne changent si fort 

La peur, l'iie et le mal, que l'heure de la moit 

Ainsy les passions du ciel autrefois veiies 

N'ont peint cjue son courroux dans les rides des niies: 

Voicy la mort du ciel en l'etTort douloureux 

Qui luy noircit la bouche et faict seigner les yeux. 

Le Ciel gémit d'ahan ; tous ses nerfs se retirent ; 

Ses poulmons près à près sans relasche respirent. 

Le Soleil vest de noir le bel or de ses feux ; 

Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux. 

L'ame de tant de fleurs n'est plus espanouye ; 

Il n'y a plus de vie au principe de vie. 

Et, comme un corps humain est tout mort terrassé 

Dès que du moindre coup au cœur il est frappé, 

Ainsy faut que le monde et meure et se confonde 

Dès la moindre blessure au Soleil, cœur du monde. 

La Lune perd l'argent de son teint clair et blanc, 

La Lune tourne en haut son visage de sang ; 

Toute estoille se meurt ; les prophètes fidelles 

Du Destin vont souffrir eclypses éternelles ; 

Tout se cache de peur; le feu s'enfuit dans l'air. 

L'air en l'eau, l'eau en terre ; au funèbre mesler 

Tout beau perd sa couleur ; et voicy tout de mesmes 

A la pasleur d'en haut tant de visages blesmes 

Prennent l'impression de ces feux obscurcis. 

Tels qu'on voit au fourneau paroistre les transis. 

Mais plus, comme les filz du ciel ont au visage 

La forme de leur chef, de Christ la vive image. 



JUGEMENT 195 

Les autres de leur père ont le train et les iraicts, 

Du piince Beizebud véritables pourtraits. 

A la première mort ils furent effroyables, 

La seconde redouble, où les abominables 

Client aux monts cornus : « O Monts^ cjue faictes-vous ? 

Esbranlez vos rocheis et vous crevez sur nous ; 

Cacbez-nous, et cachez l'opprobre et l'infamie 

Qui, comme cbiens, nous met hors la cité de vie ; 

Cachez-nous pour ne voir la haute majesté 

De l'Agneau triomphant sur le throsne monté. » 

Ce jour les a pris nuds, les estouffe de craintes 

Et de pires douleurs que les femmes enceintes. 

Voicy le vin fumeux, le courroux mesprisé 

Duquel ces filz de terre avoient thésaurisé. 

De la terre leur mère ils regardent le centre : 

Cetie mère en douleurs sent mi-partir son ventre. 

Où les serfs de Satan regardent frémissants 

De l'enfer abbayant les tourments renaissans, 

L'estang de soulphre vif qui rebrusie sans cesse, 

Les ténèbres espais plus que la nuict espaisse : 

Ce ne sont des tourments inventez des cagots 

Et présentez aux yeux des infirmes bigots, 

La terre ne produit nul crayon qui nous trace 

Ni du haut paradis ni de l'enfer la face. 

Vous avez dict, perdus : « Nostre nativité 
N'est qu'un sort; nostre mort, quand nous aurons esté, 
Changera nostre haleine en vent et en fumée. 
Le parler est du cœur l'estincelle allumée : 



196 LES TRAGIQJJES 

Ce feu esteint, le corps en cendre deviendra, 
L'esprit, comme air coulant, parmy l'air s'espandra; 
Le temps avallera de nos faicts la mémoire, 
Comme un nuage espais estend sa masse noire, 
L'esclaircit, la despart, la desrobbe à nostre œil : 
C'est un brouillard chassé des rayons du soleil. 
Nostre temps n'est rien plus qu'un ombrage qui passe, 
Le sceau de tel arrest n'est point subject à grâce. » 

Vous avez dit, brutaux : « Qu'il y a en ce lieu 
Pis que d'estre privé de la face de Dieu ? » 
Ha ! vous regretterez bien plus que vostre vie 
La perte de vos sens, juges de telle envie : 
Car, si vos sens estoient tous tels qu'ils ont esté, 
Ils n'auroient un tel goust, ni l'immortalité; 
Lors vous sçaurez que c'est de voir de Dieu la face. 
Lors vous aurez au mal le goust de la menace. 

O enfans de ce siècle, ô abusez mocqueurs, 
Imployables esprits, incorrigibles cœurs, 
Vos esprits trouveront en la fosse profonde 
Vray ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde. 
Us languiront en vain de regret sans mercy. 
Vostre ame à sa mesure enflera de soucy. 
Qui vous consolera? L'amy qui se désole 
Vous grincera les dents au lieu de la paroUe. 
Les Saincts vous aimoient-ils? Un abisme est entr'eux; 
Leur chair ne s'esmeul plus, vous estes odieux. 
Mais n'esperez-vous point fin à vostre souffrance ? 
Point n'esclaire aux enfers l'aube de l'espérance ? 



JUGEMENT 

Dieu auroit-il sans fin esloigné sa merci ? 
Qui a péché sans fin souflre sans fin aussy. 
La clémence de Dieu faict au ciel son office, 
II desploye aux enfers son ire et sa justice. 
Mais le feu ensouphré, si grand, si violent. 
Ne destruira-t-il pas les corps en les brusiant ? 
Non, Dieu les gardera entiers à la vengeance, 
Conservant à cela et l'estoffe et l'essence, 
Et le feu qui sera si puissant d'opérer 
N'aura pouvoir d'esteindre, ains de faire durer, 
Et servira par loy à l'éternelle peine. 
L'air corrupteur n'a plus sa corrompante haleine, 
Et ne faict aux enfers office d'élément; 
Celuy qui le nommoit, qui est le firmament. 
Ayant quitté son bransie et motives cadences, 
Sera sans mouvement, et de là sans muances. 
Transis, désespérez, il n'y a plus de mort 
Qui soit pour vostre mer des orages le port. 
Que si voz yeux de feu jettent l'ardente veûe 
A l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue. 
Que la mort direz-vous) estoit un doux plaisir ! 
La mort morte ne peut vous tiier, vous saisir. 
Voulez-vous du poison ? en vain cest artifice. 
Vous vous précipitez ? en vain le précipice. 
Courez au feu brusier, le feu vous gèlera; 
Noyez-vous, l'eau est feu, l'eau vous embrasera; 
La peste n'aura plus de vous miséricorde; 
Estranglez-vous, en vain vous tordez une corde; 



'97 



198 LES TRAGIQ^UES 

Ciiez après l'enfer, de l'enfer il ne sort 

Qiie l'éternelle soif de l'impossible mort. 

Vous vous peigniez des feux : combien de fois vostre ame 

Désirera n'avoir affaire qu'à la flamme ! 

Vos yeux sont des charbons qui embrazent et fument, 

Voz dents sont des cailloux qui en grinçants s'allument. 

Dieu s'irrite en voz cris et aux faux repentir, 

Qui n'a peu commancer que dedans le sentir. 

Ce feu, par voz costez ravageant et courant, 

Fera revivre encor ce qu'il va dévorant ; 

Le chariot de Dieu, son torrent et sa gresle, 

Meslent la dure vie et la mort pesle-mesle. 

Abbayez comme chiens, hurlez en voz tourments, 

L'abisme ne respond que d'autres hurlements; 

Les Satans descouplez d'ongles et dents tranchantes 

Sans mort deschireront leurs proies renaissantes; 

Ces Démons tourmentans hurleront tourmentez; 

Leurs fronts seillonneront ferrez de cruautez; 

Leurs yeux estincellans auront la mesme image 

Que vous aviez baignans dans le sang du carnage; 

Leurs visages transis, tyrans, vous transiront, 

Ils vengeront sur vous ce qu'ils endureront. 

O malheur des malheurs, quand tels bourreaux mesurent 

La force de leurs coups aux grands coups qu'ils endurent! 

Mais de ce dur estât le poinct plus ennuyeux, 
C'est sçavoir aux enfers ce que l'on faict aux cieux. 
Où le camp triomphant gouste l'aize indicible, 
Connoissable aux meschants, mais non pas accessible ; 



JUGEMENT 



'99 



Où l'accord très-parfaict des douces unissons 
A l'univers entier accorde ses chansons, 
Où tant d'esprits ravis esclattent de louanges. 
La voix des saincts unis avec celles des anges, 
Les orbes des neuf cieux, des trompettes le bruict. 
Tiennent tous leur partie à l'hymne qui s'ensuit : 

« Sainct, sainct, sainct, le Seigneur ! O grand Dieu des armées 
De ces beaux cieux nouveaux les voûtes enflammées 
Et la nouvelle terre, et la neufve cité, 
Hierusalem la saincte, annoncent ta bonté. 
Tout est plein de ton nom. Syon la bienheureuse 
N"a pierre dans ses murs qui ne soit précieuse, 
Ne citoyen que sainct, et n'aura pour jamais 
Que victoire, qu'honneur; que victoire, que paix. 

« Là nous n'avons besoing de parure nouvelle, 
Car nous sommes vestus de splendeur éternelle ; 
Nul de nous ne craint plus ni la soif ni la faim, 
Nous avons l'eau de grâce et des anges le pain; 
La pasle mort ne peut accourcir cette vie 
Plus n'y a d'ignorance et plus de maladie. 
Plus ne faut de soleil : car la face de Dieu 
Est le soleil unicque et l'astre de ce lieu. 
Le moins luisant de nous est un ashe de grâce, 
Le moindre a pour deux yeux deux soleils à la face ; 
L'Eternel nous prononce et crée de sa voix 
Roys, nous donnant encor plus haut que nom de roys : 
D'estrangers il nous faict ses bourgeois, sa famille, 
Nous donne un nom plus doux que de filz et de filles. » 



200 LES TRAGIQUES 

Mais aurons-nous le cœur touché de passions 
Sur la diversité ou choix des mansions ? 
Ne doibt-on poinct briguer la faveur demandée 
Pour la droicte ou la gauche au fils de Zebedée? 
Non, car l'heur d'un chacun en chacun accomply 
Rend de tous le désir et le comble remply; 
Nul ne monte trop haut, nul trop bas ne dévale. 
Pareille imparité en différence esgalle. 
Icy bruit la Sorbonne, où les docteurs subtils 
Demandent : « Les esleus en leur gloire auront-ilz. 
Au contempler de Dieu, parfaicte connoissance 
De ce qui est de luy et toute son essence ? » 
Ouy de tout, et en tout, et non totalement. 
Ces termes sont obscurs pour nostre enseignement; 
Mais disons simplement que cette essence pure 
Comblera de chacun la parfaicte mesure. 

Les honneurs de ce monde estoient hontes au prix 
Des grades eslevez au céleste pourprix; 
Les thresors de là haut sont bien d'autre matière 
Que l'or, qui n'estoit rien qu'une terre estrangère. 
Les jeux, les passe-temps et les esbats d'icy 
N'estoient qu'amers chagrins, que colère et soucy 
Et que géhennes, au prix de la joye éternelle, 
Qui sans trouble, sans fin, sans change, renouvelle. 
Là sans tache on verra les amitiez fleurir : 
Les amours d'icy bas n'estoient jien que haïr 
Au prix des hauts amours dont la saincte armonie 
Rend une ame de tous en un vouloir unie : 



JUGEMENT 201 

Tous nos paifaicts amours leduicts en un amour, 
Comme nos plus beaux jours reduicts en un beau jour. 

On s'enquiert si le frère y connoistra le frère, 
La mère son enfant et la fille son père, 
La femme le mary : l'oubliance en effect 
Ne diminuera poinct un estât si parfaict. 
Quand le Sauveur du monde en sa vive paroUe 
Tire d'un vray subject l'utile parabole, 
Nous présente le riche en bas précipité, 
Le Mendiant Lazare au plus haut lieu monté, 
L'abysme d'entre deux ne les fit mesconnoitre, 
Quoy que l'un fiist hideux, enluminé pour estre 
Seiche de feu, de soif, de peines et d'ahan. 
Et l'autre rajeuni dans le sein d'Abraham. 
Mais plus ce qui nous faict en ce royaume croire 
Un sçavoir tout divin surpassant la mémoire. 
D'un lieu si excellent il parut un rayon, 
Un portraict raccourcy, un exemple, un crayon, 
En Christ transfiguré : sa chère compagnie 
Connut Moyse non veu et sçeut nommer Elie ; 
L'extaze les avoit dans le ciel transportez, 
Leurs sens estoient changez, mais en félicitez. 

Adam, aiant encor sa condition pure, 
Connut des animaux les noms et la nature, 
Des plantes le vray suc, des métaux la valeur. 
Et les esleus seront en un estre meilleur. 
Il faut une aide en qui cest homme se repose. 
Les saincts n'auront besoing d'aide ni d'autre chose 

26 



202 LES TRAGICLUES 

II eut un corps terrestre et un corps sensuel, 

Le leur sera céleste et corps spirituel. 

L'ame du premier homme estoit ame vivante, 

Celle des triomphans sera vivifiante; 

Adam pouvoit pécher et du péché périr, 

Les saincts ne sont subjets à pécher ni mourir. 

Les saincts ont tout; Adam receut quelque défense, 

Satan put le tenter; il sera sans puissance. 

Les esleus sçauront tout, puis que celuy qui n'eut 

Un estre si parfaict toute chose connut. 

Dira_y-je plus ? a l'heur de cette souvenance. 

Rien n'ostera l'acier des ciseaux de l'absence. 

Le triomphant estât sera franc anobly 

Des larecins du te?.ips, des ongles de l'oubly : 

Si que la connoissance et parfaicte et seconde 

Passera de beaucoup celle qui fut au monde. 

Là sont frais et présents les bienfaicts, les discours, 

Et les plus chauds pensers, fusils de nos amours. 

Mais ceux qui en la vie et parfaicte et seconde 
Cerchent les passions et les storges du monde, 
Sont esprits amateurs d'espaisse obscurité 
Qui regrettent la nuict en la vive clarté; 
Ceux-là, dans le banquet où l'espoux nous invitte, 
Redemandent les aulx et les oignons d'^tgypte, 
Disants, comme bergers : « Si j'estois roy, j'aurois 
Un aiguillon d'argent plus que les autres rois. » 

Les Apostres ravis en l'esclat de la niie 
Ne jettoient plus ça bas ni mémoire ni veûe ; 



JUGEMENT 



.o3 



Femmes, parents, amis, n'estoient pas en oiibly, 
Mais n'esloienl lien au prix de l'eslat anobly 
Où leur chef rayonnant de nouvelle figure 
Avoit haut enlevé leur cœur et leur nature, 
Ne pouvant regietter aucun plaisir passé. 
Quand d'un plus grand bonheur tout heur fut effacé 
Nul secret ne leur peut estre lors secret, pource 
Qu'ils puisoient la lumière à sa première source : 
Ils avoient pour miroir l'œil qui faict voir tout œil, 
Ils avoient pour flambeau le soleil du soleil. 
Il faut c|u'en Dieu si beau toute beauté finisse, 
Et, comme ont feinct jadis les compagnons d'Ulysse 
Avoir perdu le goust de tous friands appas. 
Ayant faict une fois de Lolhos un repas, 
Ainsy nulle douceur, nul pain ne faict envie 
Après le Man, le fruict du doux arbre de vie : 
L'ame ne souffrira les doubtes pour choisir. 
Ni l'imperfection que marque le désir. 
Le corps fut vicieux qui renaistra sans vices, 
Sans taches, sans po-rreaux, rides et cicatrices; 
En mieux il tournera l'usage des cinq sens. 
Veut-il souefve odeur? il respire i'encens 
Qu'offrit Jésus en croix, qui, en donnant sa vie, 
Fut le prestre, l'autel et le temple et l'hostie. 
Faut-il des sons? le Grec qui jadis s'est vanté 
D'avoir ouy les cieux, sur l'Olympe monté, 
Seroit ravy plus haut quand deux, orbes et pôles 
Servent aux voix des saincts de luths et de violes. 



204 LES TRAGICLUES 

Pour le plaisir de voir, les jeux n'ont point ailleurs 
Veii pareilles beautez ni si vives couleurs. 
Le goust qui fit cercher des viandes estranges 
Aux nopces de l'Agneau trouve le goust des Anges 
Nos metz délicieux, tousjours prests sans apprests : 
L'eau du rocher d'Oreb, et le Man tousjours frais : 
Nostre goust, qui a soif, est si souvent contraire, 
Ne goustra l'amer doux, ni la douceur amère; 
Et quel toucher peut estre, en ce monde, estimé 
Au prix des doux baisers de ce filz bien aimé ? 
Ainsy, dedans la vie immortelle et seconde 
Nous aurons bien les sens que nous eusmes au monde, 
Mais, estans d'actes purs, ils seront d'action 
Et ne pourront souffrir infirme passion : 
Purs en subject, très purs en Dieu, ils iront prendre 
Le voir, l'odeur, le goust, le toucher et l'entendre; 
Au visage de Dieu seront nos saincts plaisirs, 
Dans le sein d'Abraham fleuriront nos désirs, 
Désirs, parfaicts amours, hauts désirs sans absence, 
Car les fruicls et les fleurs n'y font qu'une naissance. 

Chetif, je ne puis plus approcher de mon œil 
L'œil du ciel; je ne puis supporter le soleil. 
Encor tout esbloùy, en raisons je me fonde 
Pour de mon ame voir la grand' ame du monde, 
Sçavoir ce qu'on ne sçait et qu'on ne peut sçavoir. 
Ce que n'a ouy l'oreille et que l'œil n'a peu voir : 
Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moy s'envolle. 
Le cœur ravy se taist, ma bouche est sans parolle : 



JUGEMENT 



205 



Tout meurt, l'ame s'enfuit et, reprenant son lieu, 
Extaticque, se pasme au giron de son Dieu. 



FIN DES TRAGIQ.UES. 




^^(^Sà^-^ 




ADDITIONS 



A LA Chambre dorée, V. t. I, p. ib-j, v. 
après marotte : 

Souffrirons-nous un jour d'exposer nos raisons 
Devant les Ixabitants des petites maisons ? 
Que ceux qui ont été lies pour leurs nianies 
De là viennent juger et nos biens et nos vies ; 



I. Ces additions sont sur une feuille volante, qui, dan^ 
notre manuscrit, se trouve placée avant \'Ai>is aux Lecteurs 
(p. 3 du tome I.) 

La même feuille volante contient i" des Interprélalions 
des mots en blanc qui sont dans les Tragiques, lesquelles (au 
nombre de vingt-quatre^ ont été mises à profit dans notre 
texte; 2" des Mots à corriger, corrections qui (au nombre 
de neuf; ont été faites; enfin 3° le sonnet imprimé p. 16 du 
tome I, mais avec ce titre plus explicite : Sonnet de Anne de 
Roltan à Promethée sur son larcin. Il est à remarquer que 
le texte de ce sonnet présente ici plusieurs vaiiantes avec 
celui donné plus haut, lesquelles le rendent conforme à la 



2o8 ADDITIONS 

Que telles gens du roy troublent de leur caquet, 
Procureurs de la niort, la cour et le parquet : 
Que de sainct Mathurin le fouet et voyage 
Loge ces pèlerins dedans l'aréopage. 



A LA Chambre dorée, V, t, I, p. 180, v. 27, 
après donnent : 

Mais comme il ny a rien sous le haut firmament 
Perdurable en son estre et franc de changement, 
Souïsses et Grisons, et Anglois et Bataves, 
Si l'injustice un jour vous peut voir ses esclaves, 
Si la ville chicane administre vos loix, 
Alors Grison, Souïsse et Batave et Anglois, 
N'aies point que la peur en ton esprit se jette 
Par le regard affreux d'un menaçant comète : 
Pren ta mutation pour comète au malheur, 
Ainsi que tu Fas su pour astre de bonheur. 



version publiée par d'Aubigné en tête de l'édition sans date. 
La liste des Interprétations et des Mots à corriger se rap- 
porte (ainsi que les pages et lignes de renvoi permettent de 
le constater) à l'édition de 1616. Il faut en conclure qu'elle 
fut dressée en vue de la deuxième édition, celle sans date. 
— Qiiant aux trois Additions, la première avait déjà été 
inséiée dans l'édition de 1616, et M. L. Lalanne l'a repro- 
duite, p. i3S de son édition. Les deux autres additions 
étaient restées inédites. 



ADDITIONS 



209 



Aux Vengeances, V. tome II, p. 128, v. 2, après 
dessus l'onde : 

Se joiia sur la mort, pour se jouer encor 
Des joyaux d'un grand Koy, de la couronne d'or 
Que dessus ce beau front pour essai il fit metlre : 
Dans le poing de l'enfant fut adjoustc le sceptre, 
Que l'innocente main mit parterre à morceaux. 
Vous r'appristes bientost, 6 décevantes eaux, 
La leçon de noyer par le déluge apprise, 
Vous l'oubliastes lors que vous portiez Moyse. 



Les Tragiques. — T. II. 



INTERPRÉTATION DES MOTS EN BLANC 

QUI SONT DANS LES TRAGIQUES ' 



Page 25, ligne 21, florenlin 

— 26, — 4, Florence 

— — — i3, Italie 

— — — 14, Ton fils 

— — dernière, Florentin 

— 27, — 14, Florence 

— — — 16, Medicis 

— — — 18, Catherine 

— 29, dernière, Catherine 

— 32, — I 5^ florentines 

— 65, — 9, mol tyran 

— 71, — 1, n\eschans, cruels sont 

I. Il s'agit ici de la première édition, celle de 1616, et 
c'est bien aux pages de cette édition que se rapportent les 
renvois. — Dans la troisième édition, donnée par M. La- 
lanne, on trouve les interprétations que lui ont fournies 
deux exemplaires où elles sont ajoutées à la main, exem- 
plaires appaitenant, l'un à M. Beaupré, l'autre à M. Maxime 
du Camp. J'ai eu également à ma disposition un exemplaire 
de l'édition de 1616 appartenant à M.William Martin, et 
où les interprétations manusciites sont à peu près sembla- 
bles. — On a maintenant sous les yeux celles de d'Aubigné 
lui-même. 



INTERPRETATION DES MOTS EN BLANC 211 

Page 



7>' 


ligne 


' 1, 


mère impudique 


18., 


— 


l5, 


Florentine 


— 


18 €l 


26, 


femme 


2,3, 





3, 


Jesabel 


233, 





'9. 


Florentins 


352, 


— 


9' 


Florentin 



— 359, pénultième, Bour6o(is 

— 36o, — I, Leur ingrat successeur 

— — . — 2, Kinseur de la canette, humble 

— — — 3, retordre la quelle 

. — — — 4, Que dirois-tu, Bourbon, de 
ta race honteuse ? 

— — — 5, Tu dirais, je le scay, que ta 

race est doubteuse. 



MOTS A CORRIGER ' 



âge 88, 


ligne 


6, 


au lieu de 


grâce. 


lis garce^ 


— 94, 


— 


9. 


— 


kms, 


— les 


— 169, 


— 


I , 


— 


perelins. 


— pèlerins 


— 180, 


— 


23, 


— 


forme. 


— force 


— 198, 


— 


4- 


— 


ronger. 


— beuger 


— 210, 


— 


I 0, 


— 


paroissoil, 


— paroissoyenl 


— 241, 


— 


6, 


— 


guerrée. 


— guerre 


— — 


— 


8, 


— 


employé Ht 


— employeyenl 


— 242, 


— 


7. 


— 


l'espèce. 


— l'espaisse 



1. Dans la première édition des Tragiques. 

2. C'est à ce vers (ci-après, t. I, p. i35,v. 26) : 

Voila pour devenir grâce du Cabinet. 
Mais par une singulière inadvertance, cet erratum ne relève 
pas la même métathèse qui s'était produite quelques pages 
plus haut (V. tome I, p. i25; v, 22), et qui se retrouve, 
même dans l'édition de 1857, à ce vers : 

Des grâces du Huleu 



FIN DU MANUSCRIT 




APPENDICE 



AU LECTEUR 



^^^1 'imprimeur est venu se plaindre à ce 
^^"m matin de n'avoir que deux vers pour 
i^;^V^ sa dernière feuille ; j'ay mis la main 
-lia sur l inscription que vous verrez, il 



advint que Henry le Grand, voulant poser en quelque 
lieu deux tableaux, l'un de sa guerre, l'autre de sa 
paix, il denianda ce présent à trois personnes choi- 



I. Afin de ne rien omettre de ce qui se trouvait dans les 
éditions antérieures, nous donnons ici en appendice trois 
morceaux additionnels qui ne font pas partie de notre ma- 
nuscrit genevois. C'est, comme le déclare l'auteur, un 
lemplissage, et il était coutumier du fait, comme on peut 
le voir dans VHisloire universdle et ailleurs : il avait 



214 APPENDICE 

sies en son royaume. Nostre aucteur accepta le pre- 
mier, faisant trouver bonne au roy celte response : 
« Sire, vous trouverez assez en vostre Cour d'histo- 
riens de paix et de pilottes d'eaue douce ; je vous 
supplie vous contenter que je rapporte vos tourmentes 
et victoires, desquelles j'ai esté partie et tesmoing. » 
C'est ce que je vous présente contre ceux qui disent 
que mon maistre n'a sçeu que blasmer : à la vérité 
il a eschappé contre les grands qui n'ont porté le 
hausse-col qu'en pâture, desnaturez en vengeances 
comnie en voluptez, mais il a bieu sçcu [et icy et par 
son Histoire) eslever son prince, qui surpassa la na- 
ture en courage et ne l'excédera jamais ny en haines 
ny en aniours. 

Promethée. 



horreur des pages blanches. Mais ces ajoutages de vers ou 
de prose ont toujours de rintérèt avec un original tel que 
dAubigné. Ils contiennent le plus souvent quelque apo- 
logie ou revendication personnelle, à la façon du sic vos 
non vobis. 



A LA FRANCE DELIVREE 

SOIT POUR JAMAIS SACRÉ 

HENRY Q^UATRIESME 

TRÈS AUGUSTE, TRÈS VICTORIEUX. 




^■^ -à^?^ f/o;];ie du Ciel à 
Vr<ib>^^m racines des Pyré 



;ç^^^gÇ); 'an i553, au solstice d'hyver (poinct 
^^^Wi P'"^ heureux de toutes nafivitez), fut 
"'la France, sur les 
Pyrénées [bornes natu- 
relles de l'Espagne), pour devenir une barrière plus 
seure que les montagnes : nouriy en lieux aspres, 
teste nue et pieds nuds, par Henry son ayeul, pré- 
parant un coin d'acier aux nauds serrez de nos dif- 
(icultez. Son aage seconde veid son père mort, sa 
mère fuilive, ses proches condamnez , ses serviteurs 
bannis. Il se trouve armé à quatorze ans en un 
party misérable, affoibly de trois batailles perdues, 
n'ayant de reste que la vertu. Sa jeunesse eut pour 
entrée des nopces funestes : trente mille des siens 
massacrez et sa prison redoublée. Sa liberté le faicl 
chef des pièces ramassées d'un party rogné, dans 
lequel, maistre pour le soin, compagnon pour les 
périls, il finit sept guerres désespérées par sept heu- 



2i6 APPENDICE 

reuses paix. Pour à quoy parvenir, il luy falut res- 
pondre à quarante cinq armées royales, desquelles 
il en a eu pour une fois neuf bien équipées sur les 
bras. L'aube de son espérance parut à Coutras, où 
ayant digéré les angoisses du gênerai, porte la vigi- 
lance du mareschal de camp, le labeur de sergent de 
bataille, il prit la place de soldat hazardeux. Après, 
ayant partagé la Guyenne, fait part de ses exploits 
au Dauphiné, au Languedoc, conquis le Poictou, 
entamé VAnjou, voyant le duc de Guise mort, ses 
adversaires divisés, le roy à l'extrémité, il reniit à la 
France ses injures, ses blessures et le dernier accès. 
Redressait le roy, quand le royaume en pièces se 
laissa choir dans ses bras victorieux. Ce grand roy 
fait honinie porta des labeurs plus que d'homme ; en 
courant aux feux divers du royaume, il rencontra 
autant de charges que de traites, et de sièges que de 
logis. Ses partisans, envieux de sa vertu avant 
qu'estre délivrés par elle, bastissent divers partis dans 
les ruines de Pestât, si bien qu'il les fallait vaincre 
pour les niener vaincre leurs ennemis : c'est ce qui fit 
trouver à l'indomtable les combats du cabinet, ses 
angoisses, ceux de la campagne, ses voluptés. Or, 
après avoir monstre devant Arques son espérance 
contre espoir, le secours du ciel à ses prières, ù Yvry 
sa vertu contre Vbnparité du nonibre, sa resolution 
à relever les batailles esbranlées ; après que l'Italie 
et l'Espagne eurent jelté sur les bras du règne divisé 



APPENDICE 



2 I 7 



quatre armées diffcrenks, et qu estant venu et ayant 
veu et vaincu, il leur fit trouver à grand gain et 
honneur d'en remmener les pièces, de là en avant 
chacun de ses coups fut amorce du second, chaque 
victoire instrument de la suivcmte. Il fît perdre à ses 
ennemis leurs prétextes, l'espoir et les partis. Enfin, 
pour loyer de sept batailles, de vingt rencontres 
d'armées, de cent vingt-cinq combats enseignes dé- 
ployées, de deux cent sièges heureusement exploictés 
par sa présence ou sous ses auspices, il se vainquit 
soy mesme, donna à ses ennemis biens et vies, aux 
siens le repos, la paix à tous, comme ployant en un 
chapeau d'olive les cimes esgarées de ses palmes et 
lauriers à couronner d'un diadème bien composé son 
chef victorieux. 



L'IMPRIMEUR AU LECTEUR 




I^'ai eu plaisir de voir couronner le livre 
"JM- de cette pièce rare, et n'ai peu souf- 
frir que tu ne saches que cet éloge. 



a^^ eschantillon du style de l'autheur en 
tous ses escrits, fut incontinent contrefait et tout à la 
fois par des personnes fort estim':'es, qui n'eurent point 

28 



2i8 APPENDICE 

honte d'en prendre les lignes entières. Un advocat de 
la Cour [qui mérite bien d'estre juge, comme aniateur 
de rendre le droit à chacun) fit imprimer la pièce ori- 
ginaire et les imitations, rendant à Vaulheur l'honneur 
qui lui appartenoit, bien qu'il n'en eust point de coU' 
naissance. De plus, la traduction en estant venue d'I- 
talie, Père Cotton, qui la voyoit ci regret bien venue à 
la Cour, porta l'italien au roy pour taxer l'inventeur 
de n'estre que traducteur. Ce que sachant bien, Lec- 
teur, j'ai voulu que tu le sceusses. A Dieu, jusqu'au 
premier de mes labeurs. 

1. On voit que d'Aubigiié a profité de l'occasion pour 
dénoncer un plagiaire et pour éventer une mèche de son 
ennemi intime, le Père Cotton. Il signale aussi l'ouvrage 
d'un « advocat de la Cour », qui avait reconnu sa pater- 
nité au sujet du petit panégyrique de Henri IV. Cet ou- 
vrage est évidemment le petit recueil intitulé : Florilegiutn 
reriiin ab Henrico IIII immortaliter gestanun, Paris, Sau- 
grain, 1609, in-8° de 84 pp. On y trouve, en effet, la 
pièce qui précède, avec traduction [ex gallico Aubignerii), 
et, à la suite, une autre pièce qui en est la paraphrase, par 
Ange Cappel, sieur du Luat. Ce dernier était un huguenot, 
secrétaire de Henry IV et ami de Sully. L'Esloile nous 
apprend dans son Journal (à la date du mois de mars 
1599) qu'il eut maille à partir avec la justice « pour un 
discours au Roi, iniitulé le Confident, quil avoit fait im- 
primer chez M. Pâtisson, où il y avoit dedans quelque 
iiaict contre la maison du Connestable ». 



C^W^ 




NOTES 

BIBLIOGRAPHIQUES ET PHILOLOGIQUES 



DU TOME SECOND 



P. 7. V. 27. — Cliaz, trou d'une aiguille. 

P. 10, V. 27. Ce sont là quatorze vers que d'Aubigné 
avait insérés dans son Traité de la douceur des afflictions, 
publié vers 1600, et dont deux ont été plagiés par P. Mat- 
thieu, l'auteur des << doctes Tablettes », dont parle le Gor- 
gibus dins la scène i'"^ de Sganarelle, (V. tome I, note sur 
la page 6, 1. 18) : 

Les quatrains de Pibrac et les doctes Tablettes 

Du conseiller Mattliieu : l'ouvrage est de valeur, etc. 

P. 14, V. 25. — Escoce, lisez escorce. 

P. 16, V. I 5. — C'est Ibycus, non Iras, qu'a voulu dire 
d'Aubigné. On connaît l'histoire des grues dont la vue fut 
cause que le meurtrier du poëte Ibycus se dénonça lui- 
même. Par une autre et singulière inadvertance, on lit : les 



220 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 

« grues de Pyrrhus » dans la Confession de Saiicy, II, 
ch. 8. 

P. i8, V. 10. — Tramontane, vent de la montagne; 
parfois, dans d'Aubigné, le mistral. 

P. 24, V. 10. — D'une Caille. D'Aubigné joue ici sur 
le nom de Marguerite Le Riche, dite dame de la Caille. 
Voir le Martyrologe de Crespin, fol. 965, et d'Aubigné 
lui-même, Hist. univ., I, 122. 

P. 24, V. 1 3. — M. Benj. Fillon nous apprend, dans sa 
brochure l'Eglise réformée de Fontenay, 1872, in-4, qu'en 
tête d'un volume publié à la Rochelle, en i583, in-8 (Le 
Testament et Codicille de maître Jehan Imbert, lient, crtm. 
de Fontenay-le-Comte } , se trouvent plusieurs pièces de vers 
en l'honneur de ce jurisconsulte, entre autres ce quairain, 
signé Esther Imbert, fille de Jacques : 

Combien plus efficace est la voix qui la console. 
Quand joinct le saint prescheur l'exemple à la parolle. 
Comme fist une foys cest Im.bert courageux. 
Qui de l'ardent buscher osa braver les feux ! 

On voit que d'Aubigné aurait transcrit ici les deux pre- 
miers vers de ce quatrain et arrangé les deux derniers pour 
les appliquer à Anne Dubourg, — à moins que ce ne soit 
l'inverse, puisque les Tragiques coururent longtemps en ma- 
nuscrit. 

P. 2'j, V. 20. — Après ce vers, il y en a, dans les deux 
premières éditions , quatre que notre ms. a laissés de 
côté : 

Montalchine, l'honneur de Lombardie, il faut 
Qu'en ce lieu je t'eslève un plus brave eschafaut 
Que celuy sur lequel, aux portes du grand temple. 
Tu fus martyr de Dieu, et des martyrs l'exemple. 

Voir ci-après, p. 28, v. 18. 11 s'agit de Jean Molle, de 
Montalchino en Toscane, un des martyrs dont parlent Cres- 
pin et d'Aubigné lui-même [Hist. univ., I, 104). 



ETPHILOLOG1Q.UES 22i 

P. 35, V. 4. — Et Le Brun, Dauphinois... Un exemplaire 
de la première édition (Bibl. de l'Institut), qui porte : Et le 
Brun, IL ici, en note anciennement écrite à la train : M. de 
Montbrun. C est donc « le biave » Dupiiy-Montbiun, déca- 
pité à Grenoble le 12 août 1573. On sait que ce liéios 
subit la mort avec une constance et une fermeté in- 
croyables. 

P. 39, V. 6. — Ce vers et les deux suivants, qui sont 
de la première édition, remplacent dans notre ms. sept 
autres de la seconde édition que voici : 

Le subject du massacre, et non pas la furie. 
Laissait dedans Paris reposer les cousteaux. 
Les lames, et non pas les âmes des bourreaux : 
D'entre les sons piteux de la grand' boucherie 
Un père avoit tiré sa misérable vie; 
Sa femme le suivit, et hors des feux ardans 
Sauva le moins aagé de trois de ses enfans. 

P. 40, V. 16. — Ce ses tendres brebis, lisez De... 

P. 44, V. 22. — Rengreger, variante, pour desguiser. 

P. 44, V. 22. — Périlles. Pérille, inventeur du taureau 
d'airain de Phalaris. 

P. 47, V. i5. — Les feux de la canicule. 

P. 47, V. 20. — Barriquez, barricadés. 

P. 48, V. 3. — Sachons grand gré à d'Aubigné d'avoir 
transmis à la postérité ce trait sublime, il l'a encore raconté 
dans sa Confession de Sancy (II, 7) en ces termes : « Que 
direz-vous du pauvre potier M. Bernard, à qui le roi parla 
un jour de celte sorte : « Mon bonhomme, il y a quarante- 
" cinq ans que vous estes au service de la Reine ma mère et 
« de moi ; nous avons enduré que vous ayez vescu en 
« vostre religion, parmi les feux et les massacres. Mainte- 
« nant, je suis tellement pressé par ceux de Guise et mon 
i< peuple, qu'il m'a fallu malgré moi mettre en prison les 



222 NOTES BIBLIOGRAPHIQ^UES 

« deux femmes et vous. Elles seront demain brusiées, et 
« vous aussi, si vous ne vous convertissez. — Sire, respond 
Il Bernard, le comte de Maulevrier vint hier de vostre part 
« pour promettre la vie à ces deux sœurs si elles vouloient 
•< vous donner chacune une nuict. Elles ont respondu 
« qu'encores qu'elles seroient martyres de leur honneur 
« comme celui de Dieu. Vous m'avez dit plusieurs fois que 
« vous aviez pitié de moi, mais moi j'ai pitié de vous, qui 
« avez prononcé ces mots : J'y suis contraincl. Ce n'est 
« pas parler en roi ! Ces filles et moi, qui avons part au 
« royaume des cieux, nous vous apprendrons ce langage 
« royal que les Guisards, tout votre peuple, si vous ne 
« sçauriez contraindre un potier à fléchir les genoux devant 
■' des statues. >> 

« Voyez l'impudence de ce bélistre, ajoute d'Aubigné. 
Vous diriez qu'il auroit lu ce vers de Sénèque : Qui mori 
scit, cogi nescit. » — Oui, certes, la France avait mestier 
^besoin). 

Que ce potier fût roi, que ce roi fût potier! 

P. 48, V. i5. — Ces vingt-deux vers avaient été inséiés 
par d'Aubigné, comme ceux ci-dessus 1 note sur la p. 10, 
v. 27), dans le Traité de la douceur des afflictions, imprimé 
veis 1600 ; mais il les a remaniés depuis et assez notable- 
ment modifiés, comme on en jugera en comparant les 
vingt-quatre vers primitifs que voici : 

Nature s'eniployant à ceste trinité, 

A ce poinct vous para d'angelique beauté ; 

Et pour ce qu'elle aroit en son sein préparées 

Des beautés pour nous rendre en vos jours honorées. 

Elle prit tout d'un coup l'anias fait pour tousjours. 

Et, donnant à un jour l'apprest de tous vos jours. 

Elle prit à deux mains les beautés sans mesure, 

Beautés que vous donnez au Roy de la nature. 

Et à ce coup prodigue en vous, ses chers enfans. 

Ce qu'elle reservoit pour le cours de vos ans. 

Ainsi le beau soleil monstre un plus beau visage 



ET PHILOLOGIQ^UES 223 

Dans le centre plus clair sous l'espais du nuage, 
Et ce par regretter et par désirs aimer. 
Quand ses rayons du soir se plongent en la mer. 
Ce couciier en beaux draps que le soleil décore 
Promet le lendemain une plus belle aurore : 
Aussi ce beau couciier tesmoigne à ces martyrs 
La résurrection sans pluye et sans soupirs. 
Ces ntartyrs s'ai'ançoient d'où retournoil Moïse, 
Quand sa face parut si belle et si exquise. 
D'entre les couronnés le premier couronné 
De tels rayons se vit le front environné : 
Tel en voyant son Dieu fut veu le grant Estienne 
Quand la face de Dieu brilla dedans la sienne. 

P. 5o, V. Il, — Carquans, colliers. 

P. bo, V. 12. — Jaserans, aujourd Iiiii jaserons, chaînes 
et bracelets d'or, bijoux de femme. 

P. 66, V. i8. — Même observ. que pour la page 167, 
V. I 1 , du tome I. 

P. 69, V. 21. — Même observation. 

P. 70, V. 4. — Ce n'est pas au massacre de Wassy que 
se rapporte ce passage, comme le dil en note l'édit. Jan- 
net, mais aux exécutions qui suivirent la conjuration d'Am- 
boise. C'est là qu'eut lieu le fait relaie plus loin, au 
vers 1 1 . 

P. 70, V. 28. — Voir ci-dessus la note sur p. 44 , v. 10 
du tome I. 

P. 7 5,v. 6. — L'estamine linomple... Les édit. anté- 
rieures portaient ninomple, et M. Lalanne, après de vains 
efforts, avait renoncé à l'expliquer. La première lettre chan- 
gée dans notre ms. éclaircit tout, a Linon, on dit aussi 
linomple, toile de fin lin, pour rabats et manchettes », 
lit-on dans le Dict. de Furetière et dans celui de Tré- 
voux . 



224 NOTES BIBLI0GRAPHIQ_UES 

P. 76. V. 3. — Inadvertance de l'auteur. Quatre rimes 
féminines. 

P. 83, V. i5. — Ce vers et les trois suivants, qui sont 
dans la première édition et dans notre ms., ont été rempla- 
cés dans la seconde par ceux-ci : 

De rougir ses rayons le pur et beau soleil 
Y presta, condamné, la torche de son ail, 
Encor, pour n'y monslrer le beau de son visage, 
Tira le voile en l'air d'un louche et noir nuage. 

P. 89, V. 6. — M. Lalanne a pensé qu'il fallait évi- 
demment lire Louvre, au lieu de louve, quoique les deux 
éditions primitives portent ce dernier mot. Notre ms. le 
donne de même. — Louve n'est-il pas ici une métaphore 
pour apostropher Catherine de Médicis et lui dire que la 
Seine veut engloutir ses édifices, les Tuileries, etc. ? 

P. 90, v. i3. — D'Aubigné joue ici sur le nom de Ra- 
mus, le célèbre Pierre La Ramée, lecteur au Collège de 
France. 

P. 91, V. I. — Vers que Sainte-Beuve admirait tant. 
(V. p. XXIII du tome I.) 

P. 96, V. i5. — Au lieu de ces deux vets donnés par 
notre ms., il y avait dans l'édition de 1616 : 

Puis ces coups tant blâmez enfin par ces citez 
Furent à moins de nombre à regret imitez. 

P. 99, V. 2 I . — D'Aubigné a cité ces deux vers dans 
une de ses Méditations [Pet. œuv. mesl., p. loS) : 

Dieu nous despechera, conimissaires de vie, 
La poule de Merlin et les corbeaux d'Elie. 

P. loi, v, 7. — Baalinis, Baalins, sectateurs de BaaI. 

P. io3, V. 4. — Abbayant, baignant. De là, baie. 

P. 106, V. 22. — L'engeance loyolite : de Loych,. 
l'ordie des jésuites. 



ETPHILOLOGIQ^UES 22$ 

P. 107, V. 4. — Venise voir du jour une aube sans 
soleil. Allusion à la ferme attitude que la République Véni- 
tienne avait prise dans le différend qui s'était élevé entre elle 
€t la cour de Rome, au sujet des im:iiuniiés ecclésiastiques. 
L'intervention du roi de France avait amené un arrani^ement 
contraire aux espérances de schisme que les protestants 
avaient pu concevoir. 

P. 107, V. i3. — Ce vers et les quaîorze suivants rem- 
placent, dans notre ms., un même nombre d'autres vers 
qui avaient été la plupart ajoutés dans la seconde édition, et 
que voici : 

Je i>oy jetter des bords de l'infidèle terre 

La planche aux assassins aux costes d'Angleterre; 

La peste des esprits qui arrive à ses bords 

Pousse devant la mort et la peste des corps. 

Révolte en l'Occident, au plus loin de la terre. 

Les François impuissans et de paix et de guerre. 

Un prince Apollyon, un Pericle en sennens. 

Fait voir au grand soleil les anciens fondemens 

De ses nobles cités qu'il réduit en masures. 

Roy de charbons, de cendre, et morts sans sépultures, 

lies Bataves pipez. Ottoman combatu. 

Les Allemans par eux coniraincts à la vertu. 

Quoi ! la porque Italie à son rang fume et souffre 

L'odeur qui luy faschoit de la flamme et du soufre.] 

Les vers qui étaient seuls dans l'édition primitive de 1616 
sont ici entre crochets. 

P. 108, v. 4. — L'aere (l'ère) joint à nos mille trois six, 
c'est-à-dire l'an mil six cent soixsnte-six (1666). Numerus 
bestiae sexcenti sexaginta sex, dans l'Apocalypse. C'est le 
nombre de l'Antéchrist : son avènement et la fin du monde 
étaient annoncés pour cette année-là. 

P. loS, V. 21. — Ce vers et les quatre suivants, que 
donne notre ms., ont été ajoutés dès la seconde édition. 
Celle de 1616 n'en avait qu'un seul : 

Ta main m'a délivré, je te loueray, mon Dieu. 
Les Tragiques. — T. II. 29 



226 NOTES BIBLIOGRAPHIQ^UES 

P. 109, V. i3. — D'unions exquises. Perles en forme de 
poires, en latin unio. 

P. Il 3. — Après le dernier vers de ce livre, p. 221 de 
la première édition (de 1616), se trouve placée en fin de 
page, et en guise de cul-de-lampe, une petite vignette en 
ovale gravée sur bois, dont la légende imprimée au-dessous 
est : Virtutem claudit carcere pauperies. — Cette même 
vignette figure trois fois, également en cul-de-lampe, dans 
la première édition de VHistoire universelle de d'Aubigné, 
imprimée de 1616 à 1620 à Maillé. (Voir le t. I, p. 365; 
le t. II, p. 328, in fine après la table des chapitres, et le 
t. III, p. io5, fin du premier livre.) Mais ici la légende 
circulaire est en français : Povreté empêche les bons espritz. 
de parvenir. — Le sujet est, dans les deux cas, un homme 
dont la main droite est alourdie et attirée vers le sol par 
une pierre qui est attachée à son avant-bras, tandis que la 
main gauche, qui est libre et allégée par des ailes fixées au 
poignet, s'élève vers le ciel, où l'on aperçoit la figure du 
Père éternel fendant la nue. — Cette vignette avait seivi de 
marque au titre du premier ouvrage de Bernard Palissy> 
publié à La Rochelle en i563 [Recepte véritable, etc.), et 
l'on a cru longtemps que ce sujet et sa mélancolique devise 
étaient propres au pauvre potier ; mais on en a signalé 
d'autres exemples {Bull, du protest, fr., XI, 323; XIII, 
277), et j'en ai rencontré tout récemment un analogue, au 
titre d'un Traité de la Sphère, publié à Rouen, chez 
Jacques Cailloué, i65i, pet. in-4. Là c'est l'emblème tel 
qu'il est donné par Alciat, dès i53i, avec sa légende pri- 
mitive : Paupertas sunxmis ingeniis obesse ne provehantur. 
Seulement on l'a estropiée; Alciat avait dit : Paupertatem.. 

— Ajoutons que M. Benj. Fillon a aussi donné des ren- 
seignements dans son beau travail VArt de terre chez les 
Poitevins (1864, in-4). ^^^ '^^t'^ marque que l'imprimeur 
Barthélémy Berthon, de La Rochelle, semble s'être appro- 
priée avec la devise : Povreté empêche, etc. 

Quant à d'Aubigné, il avait sans nul doute approvisionné 
à La Rochelle le matériel de l'imprimerie établie par lui à 
Maillé. La vignette en venait probablement, et elle aura servi 



ETPHlLûLOGlQ^UES 227 

comme un fleuron banal, ce qui confirme d'ailleurs la pré- 
sompiion que la première édiiion des Tragiques, celle de 
1616, aété faite à Maillé. 

P. 122, V. 8. — Le Quicajon. Le kikajon; espèce de 
palma-christi, arbuste que Dieu donne pour abri à Jonas, 
et qu'il fait sécher sur pied, afin d'éprouver sa foi. {Jonas, 
IV, 6 à I I.) 

P. 12"), V. II. — Tiercelets. Oiseau de proie mâle, 
plus petit d'un tiers que la femelle. Au figuré, petit indi- 
vidu ; ici, diminutifs de géants. 

P. 128, V. 2. — Notre ms. intercale ici huit vers nou- 
veaux. (Voir ci-dessus, p. 209.) 

P. 128, V. 12. — Après ce vers, les éditions antérieures 
donnent ces deux-ci, que supprime notre ms. : 

Le Jourdain, vosire filz, entr'ouvrit ses entrailles 
Et fist, à vosire exemple, au peuple des murailles. 

C'est évidemment une omission de notre ms., car ces 
deux vers, qu'il ne remplace pas, sont nécessaires entre les 
quatre rimes masculines. 

P. 129, V. 14. — Après ce dernier vers, notre ms. 
retranche ces deux-ci, qui sont delà première édition : 

Donne gloire au grand Dieu et te monstre à ton rang, 
Jezabel altérée et puis ivre de sang. 

L'omission ici est motivée, car il y avait quatre rimes 
masculines à la suite, irrégularité due sans doute à une 
addition mal faite d'une édition à l'autre. 

P. 141, V. 14. — En cheval duratée. Le cheval de bois 
'durateus, So'jpâTCOî;, qui amena la prise de Troie. 

P. i5o, V. 16. — Arrer, arrher, donner des arrhes. 

P. 154, V, 28. — Inferies, sacrifices offerts aux mânes, 
inferix. (V. le Corollaire de l'Hist. univ. de d'Aubigné, 
III, 540.) 



2 28 NOTES BIBLIOGRAPHlQ_UES 

P. i56,v. 25. — Spera, pour Sp/era, avocat italien, qui 
adopta la Réforme, puis y renonça, et se laissa mourir de 
faim en i 548. 

P. 162, V. i5. — Les cinquante-huit vers qui suivent 
ont été ajoutés à la seconde édition. 

P. 162, V. 24. — Vesleule, la paille. 

P. i63, V, 26. — Inadvertance de l'auteur : quatre 
rimes féminines, 

P. 166, V. 28. — Lestrain, lutrin. 

P. 167, V. !, 3, 4, 5. — Ces mots : Bourbons — leur 
ingrat successeur — Rinceur de la canette, humble — 
retordre la quelle — étaient remplacés par des tirets dans 
les éditions antérieures. (Voir p. 211.) 

P. i5 5, V. 4. — Rinceur de la canette, qui nettoie la 
burette. 

P. 167, V. 7 et 8. — Ces deux vers ont été ajoutés dès 
la seconde édition, sauf le mot Bourbon, remplacé par un 
tiret. 

P. 170, v. 3. — Ce vers et les huit qui suivent sont une 
addition de notre ms. 

P. 177, v. I. — Les six vers suivants ont été cités par 
d'Aubigné dans une de ses Méditations fPet. œuv. mesl.> 
p. I I 3 1, avec ces variantes : 

L'honvne de qui l'esprit à penser est porté 
Dessus les deux des deux vers ta divinité 
A servir, adorer, résonner et cognoistre. 
Juger pour le plus haut ce qui est au bas estre, etc. 

Le reste comme dans notre texte. 

P. 177, V. 16. — Les six vers qui précèdent sont déjà 
ajoutés dans la seconde édition. Dans celle de 1616, il n'y 
avait que ces deux vers : 



ET rHILOLOGIdllES 229 

Participer un jour : de vos sens le service 
Pour soy avec autruy a preste son office. 

P. 179, V. 2 3. — Ce vers et les quinze suivants sont 
une addition de notre ms. 

* P. 181, V. 28. — Affrontez de vanies, d'avanies. 

P. i83, V. 20. — Anie matharafde kali... L'exemplaire 
delà Biblioth. de l'Institut (prem. édit. de 1616) a ici une 
note anciennement écrite à la main, qui renvoie aux Histoires 
admirables (de Simon Goulart), t. I, fol. 42. On y trouve 
en effet le récit de résurrections d'ossements qui avaient lieu, 
près du Caire, tous les ans, le 2 S mars. « Comme un 
témoin de ces scènes vouloit se saisir d'i?ne teste chevelure 
d'enfant, un homme du Caire s'écria : Kali, Kali, ente 
matharafde, c'est-à-dire laisse, laisse, tu ne sçais que c'est 
de cela ! •> 

P. 189, V. I . — En mire, en face, vis-à vis. 

P. 194, V. 7. — Ahan, grand effort, lassitude. Ono- 
matopée. 

P. 19S, V. 5 à 12. — Double inadvertance de l'auteur : 
quatre rimes féminines et quatre masculines à la suite. 

P. 198, V. 25. — Ces dix vers ont été cités par d'Au- 
bigné dans une de ses Méditations [Pet. œuv. mesL, p. 61), 
où la citation est ainsi amenée : « Nous lisons en quelque 
escrit de ce temps une peinture de Pestât des damnez, 
auquel est apporté cette comparaison en ces termes : 

Or, de ce dur estât le point plus envieux... » 

Ce dernier mot envieux est ici substitué à ennuyeux de 
notre texte, et à plus fascheux des précédentes éditions. 

P. 200, V. 2. — Mansions, demeuies, séjours, mansio, 
manere. 

P. 200, V. 7. — Encore deux vers que d'Aubigné s'est 
plu à citer dans ses Méditations (Pet. œuv. mesl., p. i i 8\ 



23o NOTES BIBLIOGRAPHIQUES 

en amenant ainsi sa citation : « Or, voici le comble de joie 
et de liesse : c'est que cette félicité estant départie en 
diverses mansions, remplira chacun selon sa mesure, afin 
que chacun soit heureux parfaitement ; et pource que les 
bienfaits de Dieu sont sans borne et sans repentance de son 
costé, ses grâces surpassent nos mesures : donc, au lieu de 
raser, il veise au comble jusques à ce que le boisseau en 
laisse aller la surabondance à la perfection de tous; que, 
s'il y a du plus ou du moins, c'est pourtant le tout en tout, 
dont nous lisons en quelque lieu : 

Nul ne monte trop haut, nul trop bas ne desvale. 
Pareille imparité en différence esgale. 

T. 202, V. i8.' — Fusils, autrefois briquets en fer, à 
pierre et à détente, pour allumer l'amadou : d'où, pierre à 
fusil. — L'ancien fusil, à qui le nom en demeura si long- 
temps, n'était autre que le mousquet, où l'on avait remplacé 
la mèche primitive par le briquet à ressort, dit fusil. 
Lorsque le piston eut à son tour remplacé le fusil, on con- 
tinua à dire improprement fusil à piston ; et ne dit-on pas 
encore aujourd'hui fusil à aiguille, fusil Chassepot} Nous 
sommes pourtant loin du pauvre briquet qui seul pouvait 
motiver, dans l'origine, ce nom de fusil donné, par ellipse, 
au mousquet à pierre. Mais, en fait de langue, c'est l'usage 
souvent irréfléchi, qui fait loi : S( volet usus. 

P. 202, v. 20. — S/orges, affections, soucis, soins. 

P. 2o3, v. i6. — Le Man, la manne. 




TABLE DES MATIÈRES 



DU TOM E SECOND 



Pages 

Livre IV. — Les Feux i 

Livre V. — Les Fers 5 5 

Livre VI. — Vengeances i i 5 

Livre VII. — Jugement i6i 

Additions 207 

Interprétation des mots en blanc 210 

Mots à corriger 212 

Appendice. — Prométhée au Lecteur 2 1 3 

A la France délivrée. — Panégyrique du roi Henri IVe 2 i 5 

L'Imprimeur au Lecteur 217 

Notes bibliographiques et philologiques 219 




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